Le blog de Victoire


10/11/'13

Y A L L A H

 

 

Il est presque minuit lorsque nous nous glissons sous les draps, conscients de n’avoir face à nous que trois maigres heures de sommeil. Un objet inhabituel s’est glissé dans son étreinte, une petite boîte que je découvre entre ses mains posées sur mon ventre. Je m’empresse de rallumer la lumière et découvre un bracelet infini, infini évidemment, infiniment évident. Trois heures plus tard, donc, la sonnerie du réveil nous tire de notre vague somnolence, et lorsque je sors de ma douche il y a la musique et les tartines au chocolat pour feindre les grands matins. Je parviens à garder le secret de notre destination pendant tout le trajet, à l’aéroport et jusque dans l’avion. Nous arrivons dans une Marrakech à peine plus éveillée que nous, retrouvons notre hôte et découvrons notre riad avant d’aller parcourir la ville et déguster ce qui sera le premier mais certainement pas le dernier tajine, festin de fortune acheté pour quelques dirham en bord de rue. Nous nous faufilons entre les vagues des foules, les marées humaines qui fourmillent dans les souks. Dans ce pays où il n’y a pas de problème sans solution, un tisserand, avec l’aide de cet autre qui ponce le bois, s’improvise cordonnier et me répare ma sandale gauche. En rentrant, nous faisons halte à la place Jemaa El Fnaa et nous offrons quelques fruits secs, noix de cajou et amandes qui nous font patienter jusqu’au dîner sur ce toit où nous nous retrouvons seuls, seuls face à la ville immense, en-dessous de la voie lactée bien apparente, au-dessus des lumières et de l’agitation. Au lendemain d’une nuit de douze heures, suffisamment profondes pour ne rien entendre des prières matinales de l’imam, des crêpes au miel, de la confiture d’abricots et de figues, du café léger nous attendent dehors. Quelques serviettes blanches, rêches d’avoir été séchées à l’air libre, flottent à nos côtés. On a rendez-vous pour récupérer notre voiture de location, un véhicule bien d’ici pour conduire à la manière d’ici, sans détour, sans chichi ni dentelle. On décide de rouler jusqu’à la mer, les mélodies qu’on aime à plein volume et toutes les fenêtres ouvertes. On fait quelques arrêts ça et là pour boire et manger, respirer l’odeur de l’huile d’argane fraichement préparée. Nous arrivons à Essaouira et marchons en bord d’océan, l’eau est glaciale, le vent emmêle mes cheveux qui se couvrent immédiatement de sel, une brume légère atténue les faisceaux de lumière du soleil tiède et bas de la fin d’après-midi. Du vin berbère achève de nous achever, on fait escale pour les étoiles avant de sombrer sur l’oreiller, dans cet autre riad où il n’y a que nous, nous au milieu d’un silence infaillible. Avant de quitter la mer on s’allonge une dernière fois face à elle, on a du sable partout, partout sous nos vêtements. On avance dans un brouillard épais avec la sensation de rouler dans les nuages, on distingue à peu près des paysages jaunes rouges ou verts avant de s’arrêter dans un village en bord de mer où nous choisissons un poissons péché dans l’heure et grillé face à nous. La nuit tombe avant l’heure quand nous rejoignons la capitale, il y a sa tête sur mon épaule pendant que je conduis et la soupe avalée au bord de la route avant d’aller dévaliser l’échoppe de biscuits au beurre qu’on partage tous les deux et qu’il arrose d’une brique de lait entier. Dans nos multiples rencontres, quelqu’un présage notre futur avec prudence, notre futur Inch’Allah. Le dernier jour, nous empruntons la route de Ouarzazate et roulons jusqu’au massif de l’Atlas, l’horizon est immensément large et rouge, nous nous arrêtons sur le bas côté, au bord de la falaise, il enlève une à une les épines plantées dans mes doigts, celle du cactus vengeur pour avoir tenté de lui chiper un fruit, et nous déjeunons au milieu de rien où l’on nous dévisage au moins autant que l’on nous sert comme des rois. J’aime cette façon qu’il a de m’entraîner à l’improvisé, de me protéger sans trop me préserver.

Partir à l’autre bout du monde à l’aube de notre histoire m’aura semblé parfaitement évident, être dépaysés à deux c’est être, je crois, chez soi partout. Quand on s’habite l’un et l’autre, il y a le voyage qui s’impose, je suppose.

 

Un commentaire pour “Y A L L A H”

  1. Il me faudrait toujours quelques mots de toi dans la poche pour les jours où je boude la vie. C’est précieux, ton regard sur tout.

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