Le blog de Victoire


8/10/'13

Lorsque j’égare mon sens du merveilleux, c’est le merveilleux, poigne ferme mais légère, qui revient me tirer par la peau du coeur. Le merveilleux dans les livres récupérés du déménagement de mon grand-frère, dans les ciels ardents qui me sortent du sommeil tous les petits matins, dans les fleurs reçues en guise de remerciement en échange d’un service de rien, ces autres sur le pas de ma porte pour excuse d’une légère mauvaise humeur. Le merveilleux dans le rire aux larmes chez les copines, dans les babillements d’un petit garçon minuscule sur mon canapé, dans l’installation de ma belle bibliothèque, dans cette machine à écrire et cette affiche de l’expo 58 dénichées aux puces. Le merveilleux dans les déjeuners au soleil en octobre, dans les billets réservés pour Stockholm en décembre, dans cette entrevue de l’autre côté de la barrière; où c’est elle la journaliste et moi l’interrogée, moi la conteuse, elle à l’eau dans les yeux. Le merveilleux dans le pain d’épice à la confiture d’abricots, dans les derniers détails à ajouter au nid, la guirlande lumineuse, les rosaces de papier, et dans le thé pris à l’improviste avec ma voisine de palier; toutes les deux en pyjama, à pieds nus dans les couloirs des casernes, veinardes de s’être trouvées là, toutes les deux, pour veiller l’une sur l’autre de très très près. Le merveilleux, vraiment, dans les quelques manifestations reçues de votre part à vous, qui me lisez là quelque part; si j’ai un besoin si urgent de vous écrire, vous ne soupçonnez pas un seul instant, je pense, l’inlassable ivresse que j’ai à vous lire.

 

Il y a moins de dix jours, accoudée à une table d’un concept store parisien, j’ai reçu ce courriel qui, sans pourtant m’être adressé personnellement, a provoqué au creux de moi ce sentiment étrange, celui qu’on appelle, je crois, la certitude. Quarante-huit heures plus tard, j’avais rendez-vous à une heure très précise devant chez moi avec ce garçon dont je ne connaissais rien d’autre que le prénom, l’enthousiasme et le parcours professionnel. La suite, paradoxalement, m’a parue tout à la fois logique et inespérée. Logique de l’emmener visiter mon appartement, logique de me retrouver à ses côtés dans ce parc magnifique, dans ces horizons à perte de vue que je n’avais jamais pris le temps de découvrir avant lui. Logique de se confier l’un à l’autre directement, sans faux-semblant, de discuter sans discontinuer de longues heures durant. Logique de déjà se retrouver le lendemain, de s’allonger dans l’herbe, d’avoir songé l’un et l’autre à s’offrir respectivement les livres dont on se parlait la veille. Logique de me perdre mais de me retrouver directement dans son sourire de loup, ses yeux parfois verts, parfois gris, parfois bleus.

Le troisième jour, celui de son anniversaire qu’il a gardé secret, nous parcourons ensemble les couloirs de cet hôtel où sont exposés, dans chaque chambre et dans chaque salle de bain, une multitude de dessins. Je perçois sa présence derrière ou à côté de moi, je le sens, véritablement, même lorsque je ne le regarde pas; nous sommes deux complices contre la foule, deux alliés contre la houle. La suite est allée très vite : le bar à vins et sa voix qui tremble, son appartement tout blanc, les madeleines et les bougies rouges, puis, à deux heures du matin, son édredon sur le siège arrière de ma voiture, l’autoroute, l’eau de mer dans mes souliers et mes talons qui s’enfoncent dans le sable d’une plage de Hollande. Le ciel est d’abord dégagé, couvert d’étoiles filantes que je loupe les unes après les autres parce que je le regarde pendant qu’il les regarde. Le froid me fait tressaillir doucement, il a juste le temps de resserrer son manteau autour de moi avant que la pluie ne nous surprenne. On s’enferme dans ma voiture, on agence les sièges en position allongée. Logiques mais inespérés, ici aussi, la nuit noire, les mélodies choisies, l’eau battante contre les vitres, la lumière des éclairs tamisée par la buée, les cheveux qu’il dégage de mon visage et ses lèvres brûlantes, enfin. Nous reprenons la route au petit matin, on écoute du jazz manouche pour faire passer le temps des embouteillages, mêlés sur la route aux travailleurs qui viennent rejoindre la capitale. Il me semble que nous ne nous sommes plus vraiment quittés depuis lors, qu’une vie, déjà, s’est déroulée en l’espace de quelques jours, et que je garde tout, comme un trésor, derrière mes paupières et sous ma peau : ses draps blancs, nos peaux à peaux, les tournesols, les secrets et les révélations, les décisions, les desserts, le goût des fruits exotiques aux noms imprononçables et les voeux à formuler tout bas sous les conseils de l’épicière, la peur au ventre mais les solutions, se construire très vite mais à pas lents et prudents, ses gestes qui m’électrisent, la bienveillance dans les regards qu’il pose sur moi, son prénom que je prononce sans cesse parce que je le trouve magnifique, ses yeux et ses mains qui savent tout, les étreintes à n’en plus respirer, ses cheveux en bataille, les pensées qu’on devine sans se les dire, les Beatles en s’habillant, l’évidence, oui l’évidence, et les récits de nos vies d’avant. Avant cette chose, précisément, qui ne se décrit que trop petit en mots : cette fulgurance amoureuse, cette intensité à laquelle j’avais renoncé depuis longtemps déjà, ces battements réservés depuis et jusqu’alors aux personnages de mes plus belles fictions.

 

 

8 commentaires pour “∞”

  1. La vie toujours nous rattrape, nous entortille de sa folie et on ne peut rien faire d’autre que suivre sa cadence merveilleuse. Adieu le gris, bonjour la vie. Tellement heureuse de te lire. <3

  2. On ne se connait pas mais pour la première fois je vais écrire …car si tu ressens un besoin urgent de nous écrire …nous ..enfin moi , j’ai toujours autant de plaisir a te lire ! Et lire que la vie peut aussi te faire plaisir n’est que pur moment de bonheur

  3. oh my godness! enfin du beau, du positif dans cette vie!
    merci la vie, merci…
    d’autres récits amoureux, oui oui encore!

  4. La surprise de lire ces mots, et la vague de chaleur qui l entraine. Un sentiment de bonheur pour une fille inconnue qui me parait etre une amie de longue date pourtant. Une amie de longue écriture Peut etre? Tout ce que j en sais, c’est la joie provoquée par ces moments contés en toute innocence. Je suis heureuse pour toi, l écrivaine au grand coeur !

  5. Comme quoi ! Et puis quel merveilleux (Et très agréable à lire, ça faisait boumboum à l’intérieur)

  6. c’est beau ;)…chanceuse…!

  7. Oui c’est beau ! Merci pour ces mots…

  8. C’est magnifique, c’est doux et chaleureux. Je découvre ton petit blog grace à May, il me va bien. Des jolis mots qui réchauffent.
    Alors à tout bientôt, je l’espere 🙂

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