Le blog de Victoire


29/09/'13

je finirai par te rencontrer quelque part

Je suis paralysée, depuis la rentrée, dans un chagrin inexplicable; un état engourdi qui me soulève le cœur dès le réveil et ne m’oublie qu’à de brefs instants par la suite. Je suis, je pense, dans cette fameuse période charnière dont on m’a parlé si souvent : celle des grands doutes, quand on n’a aucune idée de ce qu’on fera de sa propre personne. Quelque part dans cet océan d’incertitudes, j’ai égaré mon sens du merveilleux, j’ai perdu mon ombre. Si l’un de vous l’aperçoit avant moi, qu’il me le ramène, avec de la colle qui sent bon l’amande, et me l’attache solidement aux semelles.

Entre les dizaines et dizaines de candidatures envoyées, il y a eu le dîner dans une crêperie, arrosé de thé à la marocaine, il y a eu la pluie sur la verrière, les verres de Prosecco, nos échanges d’histoires avec ma cousine pendant qu’elle profite de sa visite pour prendre un grand bain, il y a eu la soirée d’ouverture du théâtre qui est mon voisin, les retrouvailles avec les copines de l’université, il y a eu cette petite fête en l’honneur de ma P. et cette paire de bottines que je lui ai offertes pour les tenues de scène de ma nouvelle star et, au retour, un petit peu avant minuit, ce thé à l’improviste chez ma voisine de pallier.  Il y a eu les jeux de mon filleul déguisé en super héros, le vin qui s’appelle Fées et que mon père a déniché non sans une certaine fierté, les pizzas avec mes amours de Thaïlande, la journée sans voiture et ce film, au cinéma, qui m’aura fait pleurer de bout en bout, la soupe butternut, comme à Montréal, et avec C. et R., comme à Montréal. Il y a eu la journée du grand large à la date du vingt-trois septembre dans mon carnet, à cette date précise où ma F. a pris le large, et le manque d’elle toute la journée. Il y a eu la lune dans le ciel à midi, les centaines de bouteilles de jus de pommes de ma campagne et les cookies au pavot, il y a eu un livre arrivé tout droit du Canada et cette journée à Anvers, si dépaysante même si dans le même pays et décidée la veille avec ma G. Il y a eu ce concert à sept heures et quart du matin sous les arcades du Cinquantenaire, les centaines de courageux, le brouillard, et tous les genres et toutes les saveurs se mélangent dans la pelouse : ces noctambules pas encore couchés et ces autres pas tout à fait réveillés, des parfums entremêlés de café, de clopes et de marijuana, des pains au chocolat où des grandes cuillères trempées à même le pot de Nutella. Il y a eu ces sentiments éteints jusqu’à ce geste de parfum, la promesse à moi-même de ne plus m’attacher à des gens volatiles même si on tombe tous, un jour ou l’autre, amoureux d’un oiseau.

Le matin de mon départ à Paris, je suis d’une humeur massacrante. Je broie du noir contre à peu près tout : le gris du ciel, l’attitude des gens, le bus en retard. Arrivée à la gare, je confie à une libraire une bouteille de parfum pour porter bonheur à ma P. qui viendra la chercher un peu plus tard. Je passe par l’épicerie pour m’acheter un petit-déjeuner, la mine toujours aussi renfrognée, quand le caissier, entre mon biscuit au chocolat et ma brique de lait de soja, me glisse en tout cas mademoiselle, je voulais vous dire que votre rouge à lèvres vous va à mer-veille! Il ne m’en fallait pas davantage pour décrocher mon masque sombre. Je bois un thé en regardant les paysages qui défilent, me rappelle à quel point les voyages en train me plaisent. Je croise un belge à la gare du Nord, retrouve ma bleue chez elle, sirote un pac à l’eau et retrouve une surprise dissimulée sous un oreiller. On se promène sur les Champs Elysées, il fait si chaud qu’on dirait encore l’été. J’en profite pour m’offrir du thé, une carte du ciel, des souliers pour l’hiver. Quelques stations de métro plus tard, P. et moi allons chercher B. à l’école, on prend le goûter dans le parc avant de rentrer se faire belles pour l’anniversaire de L. B. enfile les chaussettes illustrées tigre et pour toutes les trois, du noir et des étoiles. On fête ma bleue au milieu de ses amis, en buvant des mojitos et en grignotant des frites dorées. Au retour en Taxi, je regarde Paris qui défile, ah Paris Paris, Paris et ses grands boulevards, Paris et son évidente magie, ses courants d’air, ses balcons, ses lumières. B., si petite, entend tout et comprend tout. On en rit, avec P., et on refait le monde dans sa cuisine en buvant du thé jusqu’à minuit. Le lendemain matin, un livreur de fleurs rouges pour une fleur bleue nous tire du lit, et on joue toutes les trois à la cabane avec les draps. L. arrive avec une livraison de croissants et de carrot cake, on ajoute au petit-déjeuner des baies iraniennes et on se photographie l’une et l’autre au polaroid. Je m’arrête un instant et les regarde toutes les trois, en mesurant ma chance de les avoir et de les savoir là, près de moi. Je rejoins ma C., nous déjeunons et nous nous promenons toutes les deux, nous racontons ce que nous avions manqué l’une de l’autre depuis si longtemps déjà, nous arrêtons un instant pour un verre en terrasse avec P., B. et le garçon aux doubles initiales. Avant de quitter Paris, j’ai encore rendez-vous avec mes belges parisiennes, on boit un verre de vin en parlant de nos vies respectives dans nos capitales d’origine ou d’accueil.

Quelque part dans cet océan d’incertitudes, j’ai égaré mon sens du merveilleux, j’ai perdu mon ombre. Heureusement, sous mon ciel ou sous le leurs, il y a ces évidences personnifiées, du merveilleux distillé ça et là, avec un cœur qui bat.

 

 

 

5 commentaires pour “je finirai par te rencontrer quelque part”

  1. Je me décide enfin à écrire sur ce si joli blog. C’est comme si après tes mots, il n’y avait plus rien à ajouter…J’aime beaucoup ton univers, ton écriture, tes photos. Je traverse aussi une période difficile à la recherche d’un « emploi » dans le monde du livre. Ne te décourage pas ; je sais que ce n’est pas toujours facile face au monde du travail mais avec le talent qui est le tien, tu trouveras vite quelque chose qui te correspond. Le monde ne peut être indifférent à ta poésie et ta fraîcheur.

    Catherine une lectrice fidèle 🙂

  2. Quelle belle envolée de mots traduisant si bien des états d’âme, des émotions dans une recherche de rompre l’errance. J’habite au Canada anglophone depuis deux semaines,viens de Belgique, voyage non pas improvisé mais subi où personne ne m’attend, ni job, ni amis avec lesquels on peut boire un petit kfé pour m’apaiser et rendre mon quotidien plus agréable, plus social, plus avenant! Et donc , votre texte m’a touchée!Je vs souhaite des milliers de parutions, de lecteurs en demande de votre prose particulière, encore et encore!

  3. je croyais que P avait rouvert un blog… et puis j’ai lu, j’ai parcouru… et je me suis régalé… merci je reviendrais ♥

  4. La dernière photo est juste trop trop chouette. Et énorme quand on sait le surmon qui avec ^^.

  5. Le film qui fait pleurer, c’est Alabama Monroe, dis-hein. Parce que je l’ai vu il y a quelques temps et ça m’a fait tout pareil, alors je doute pas que ce soit ton cas. 🙂
    Sinon ton sens du merveilleux, si tu l’as perdu je peux te dire où il est, c’est hyper facile: dans tes mots.

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