Le blog de Victoire


21/08/'13

autour de ton cou

Il est cinq heures du matin à Koh Samui, Thaïlande, et je viens d’abdiquer dans la guerre contre le jetlag. J’aurai eu les pieds sur trois continents différents ces dernières quarante-huit heures, je ne sais plus depuis combien de temps exactement je n’ai plus dormi. Le sommeil est un luxe qui, décidément, ne me sera jamais accordé vraiment : tant pis, il est un bien moindre trésor derrière cet été qui n’en a pas fini de m’éberluer. Je suis assise sur la terrasse de l’hôtel, dans le noir, face à l’océan que je devine seulement grâce au clapotis des vagues. L’aube ne devrait pas tarder, je l’attends en silence, presque sans respirer. J’ai encore sous les pieds les kilomètres dévorés sur l’asphalte ou dans les herbes hautes du Canada, encore sous la langue des expressions québécoises qui, je l’espère, ne me quitteront pas. Derrière mes paupières, les images de ces quinze derniers jours, en boucle : de R. que l’on croise à bicyclette, qui s’en va rouler jusqu’au bout du quai pour pogner l’orage qui s’en vient, des étampes d’entrée sur nos mains transformées en constellations à l’encre bleue pendant qu’on écoute en concert une voix chargée de cendres, du léger spleen qui m’a accaparé l’esprit pendant quelques jours – le blues d’être bleue, un peu, des milliers de fleurs multicolores dans les jardins de Métis, de cette après-midi à enregistrer mon prologue d’une voix la moins monocorde possible, des cours de yoga à l’intérieur ou en plein air, des longues promenades en bicyclette jusqu’à la plage déserte face au fleuve d’huile, des barbecues à la viande d’orignal, du pouding chômeur et de la liqueur d’érable, des longues heures passées à lire un ange cornu avec des ailes de tôle de Michel Tremblay et du nombre de fois où je me suis surprise à rire tout haut, des thés littéraires, de la mélodie de son violon qui couvre le brouhaha du marché public, de Persée, cette constellation désormais encrée sur la peau de mon poignet droit, des multiples shows – des concerts, des déclamations, des conteurs – en solitaire, de cette dernière soirée passée avec toute la gang au chalet, de la cueillette de framboises sauvages et de cette manière que nous avons eu tous d’embarquer dans les 4X4 à l’approche de minuit, de ces quarante minutes d’aller et de retour serrés tous les deux dans le coffre, les jambes et les doigts emmêlés face aux paysages qui défilent, et puis de nous tous allongés sur les herbes hautes sous nos couvertures pour admirer les Perséides – et nos oh! et nos ah! et les protestations déçues de ceux qui d’aventure en laissaient filer une ou deux, d’étoiles filante aux poussières d’étoiles kilométriques, du pain de l’amitié amish partagé le lendemain matin et de la route jusqu’à Montréal avec nos rires tonitruants en bande sonore et une halte essentielle à la fromagerie de Trois-Pistoles, des retrouvailles rue de Normanville autour d’une tarte aux pacanes homemade, du café gratuit par cet employé du Starbucks pour me réchauffer, de la compile des incontournables québécois offerte par K. et du col cousu de constellations, de l’attente à la clinique et des gens qui souriaient là où à coup sûr on aurait soupiré chez nous face à ce monsieur un petit peu fou qui chantait, du dîner chez les parents de A. à Rivière-Beaudette dans cette maison merveilleuse face à la rivière, de F. et de A. qui me soulèvent tour à tour pour me dire au revoir et du manque immédiat de leurs présences à laquelle j’étais tant habituée, de ce monsieur venu me tapoter l’épaule lors promenade dans le Mile-End pour me dire que j’étais ravissante, du message envoyé mais jamais lu par ce garçon-là, de Sigur Rós écouté à plein volume sur la petite terrasse de L. et de sa manière de dire écoute, mais écoute, on entend le vent dans ‘toune!, des pianos qui trainent un peu partout dans les rues de Montréal, du dernier verre avec mon ami écrivain et de son regard qui en disait long (et large!) en parlant de cette maladie d’enfant que j’ai attrapée dernièrement, de ses confidences à glisser sous ma peau et de la façon qu’il a eue, en me disant au revoir, de désigner le mot soie sur mon poignet en répétant prends soin d’elle, du dîner avec tout le monde à dévorer des falafels agglutinés dans un minuscule restaurant végétarien, du nouveau palais de P. bordé de vignes, du mariage de M&M qui m’a émue au point d’aller m’enfermer dans les toilettes du théâtre pour écrire un semblant de discours à la va-vite sur des cartes postales et le lire, le souffle court, au micro, du foodtruck de tacos pour le dîner et de nos pas de danses sur de la musique des années soixante à vingt-deux heures, soixante-dix à vingt-trois heures et ainsi de suite, des multiples rendez-vous et des adieux qui n’en sont pas malgré les larmes lourdes comme des pierres sur nos joues roses, du dernier brunch gargantuesque, du café lavé dans l’eau de mer… et de tout le reste encore qui ne s’écrit pas.

Entre deux avions et pendant les quelques heures les pieds posés dans ma capitale européenne, j’ai eu le temps d’aller admirer le beau projet de mon frère et de ma soeur qui ouvrira ses portes en septembre, de boire un verre de rosé en terrasse et de me rappeler de ce parfum-là, de vider puis re-remplir ma valise dans mon appartement vide. Et puis le luxe de cette compagnie aérienne des Emirats Arabes, le petit matin orangé et brumeux dans l’aéroport d’Abu Dhabi au milieu du désert et le monde enrubanné de keffieh de la tête aux pieds, la traversée de part en part de l’aéroport de Bangkok et l’arrivée, enfin, à Koh Samui, les mains jointes pour se saluer et les quelques instants à la table de ma famille déjà bien installée là, oser mes pieds nus dans la mer avant de rejoindre la chambre.

Trois continents différents ces dernières quarante-huit heures, donc : je mélange les fuseaux horaires et je crois que mon coeur bat à l’envers. Un pas au Canada, un pas en Asie, un saut en Europe et dans mes veines l’océan à la place du sang. Le jour s’est levé sur Koh-Samui et j’avais supposé juste dans la nuit : ça ressemble à s’y méprendre au paradis.

 

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2 commentaires pour “autour de ton cou”

  1. Il est beau cet univers, elle est belle la vie !!! en tout cas, à travers tes mots, elle est touchante…..pas de chance que tu perdes tes mots québécois, on va te les rappeller sans cesse à grand coup de bolée d’air, de tabarnouche et et « pis nananan  » !
    Tu habites le fleuve comme nous maintenant !!! Attache ta tuque avec d’la broche, on se revoit bientôt !!! xxxx

  2. Merci pour ce partage Victoire. On a l’impression de voyager un peu avec toi.

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