Le blog de Victoire


4/07/'13

hit the road now birdie

 

 

Entre, petite, me dit mon voisin de palier en m’ouvrant au petit matin, sa petite cafetière italienne sur le feu. Il me fait, comme à chaque fois, énormément rire; et j’admire cette faculté d’avoir tant d’humour dans une langue qui n’est pas la sienne. Je retrouve ma mère dans la ville universitaire, et nous nous promenons avant l’heure de la grande proclamation. Au moment dit, je tremble de peur à l’idée de ne pas entendre prononcer mon nom, mais il arrive, mon nom mille fois trop long suivi de mon prénom mille fois trop long, il arrive et j’enfile la toge et le mortier alias le tralala bling bling à l’américaine, je n’en reviens pas, et toujours pas aujourd’hui je crois, d’être diplômée et promise au large, enfin. Je sirote quelques coupes de champagne, passe dire au revoir à mon président de section et retrouve ma famille autour d’une table dans ce restaurant franco-japonais que j’aime tant. Le lendemain matin, tôt, il pleut à verses. C’est le premier jour officiel du reste de ma vie. Je rage contre ce moment symbolique qui « ne devait pas se passer comme ça », alors je prends le contrepieds, j’enfile un pull par dessus mon pyjama, remonte un capuchon sur mes cheveux noués et sors me chercher un petit-déjeuner de reine. Le ciel ne pleure plus quand j’assiste à l’arrivée des mariés au milieu de cette abbaye en ruine; le décor est exceptionnel, un million d’oiseaux sifflent entre les pierres, et ces deux-là dont c’est le jour s’échangent des regards qui me chambardent au plus profond. Ma P. vient me chercher là dans ma petite voiture rouge. Le ciel se dégage juste à l’instant où nous prenons la route, comme pour marquer qu’il s’agit bien là du chemin des vacances sinon rien. Nous roulons toute la nuit, tour à tour l’une dort et l’autre veille, mais toujours la musique à plein volume pour nous conserver les sens à vif. A deux ou trois heures de la Bretagne, le brouillard s’installe sur la route sans lumière; nous gardons les yeux ouverts toutes les deux et roulons doucement tout doucement, un temps de vampire, dirait ma mère, les nuées qui s’en vont et s’en viennent nous plongent dans un décor à la Hitchcock. Nous arrivons face à l’océan avant le lever du soleil, puis dans cette maison où j’ai la chance de revenir chaque été depuis quatre ans; l’odeur de l’endroit me réconforte immédiatement et nous ne tardons pas à sombrer dans un sommeil bien mérité. Quelques heures plus tard, nous trinquons avec un Breizh Cola à la terrasse de la crêperie, au soleil, avant de nous rendormir en petites culottes sur la plage du Trez Hir; nous nous répétons cent fois que nous n’en revenons pas d’être là. Ici, on a le temps d’avoir le temps, la plage est au bout de la rue et les bateaux accostent dans les jardins. La semaine a filé à toute allure; nous avons dormi, beaucoup, affronté en hurlant une araignée immense comme une maison, dévoré plus d’une crêpe au caramel au beurre salé, bu pas mal de vin, été ivres, donc, mais davantage de bonheur que d’autre chose je pense, avons attrapé des coups de soleil mémorables, avons demandé aux voisins de nous ouvrir notre bouteille, avons créé en moins de temps qu’il n’en faut les petits rituels, mon lever une demi-heure avant celui de P., prendre ma douche pendant qu’elle somnole encore un petit peu, la baguette fraiche tous les matins, le café, le beurre au gros sel et la confiture d’abricot, avons tant profité du soleil qu’affronté les orages qu’admiré la brume, avons ri à en avoir le ventre musclé à bloc, avons refait le monde suffisamment de fois que pour créer une planète neuve de toute pièce, avons rendu visite à la grand-mère de P., celle qui a des yeux transparents et qu’on pourrait écouter raconter ses mille et une histoires, dont celle du long périple sous les bombardements avec son violoncelle sur le dos, pendant mille ans. Dans la semaine, j’écris un courriel à madame B.C., celle à qui je ne ressens plus le besoin de rendre visite une fois à la semaine ou au mois mais à qui je tiens à écrire, sporadiquement, pour lui donner des nouvelles du front. Elle me répond que la vie n’est pas faite pour être rose mais plutôt intense, et de ce côté là, elle vous réussit plutôt, non? Le vin rouge s’imprègne particulièrement bien sur ma bouche brûlée par le soleil, rouge à lèvres de fortune pour dame de pacotille. Je respire l’air iodé et me tourne vers ma cent pour cent, ma sang pour cent; je lui confie que tout ça m’aura au moins appris que j’ai un corps et puis un cœur, et que c’est à tout le moins utile, dans la vie, d’avoir un corps et un cœur.

 

 

Partager sur Facebook, Twitter & catégorie(s) : Boîte à histoires, Everyday's Love

0

Laisser un commentaire