Le blog de Victoire


15/07/'13

Les insatiables

Cinq heures du matin, le jour du départ : Oh Canada clignote sur mon téléphone, je me lève d’un bond, avec dans le ventre cette légère adrénaline, cette minuscule appréhension, incontournable j’imagine. Dans la file de l’embarquement, il y a ce garçon de Sherbrooke avec qui je discute de son pays et du mien, et dans l’avion à mes côtés, cette petite fille minuscule qui grignote un gâteau Rice Krispies-guimauve et à qui le père raconte les aventures de Tintin, et mille milliards de mille sabords ! avec l’accent québécois oblige. L’arrivée dans une Montréal baignée de soleil, je me dépêche pour passer la douane aux panneaux rouges « bienvenue au Canada » qui me rappellent mon arrivée il y a neuf mois de cela, j’attrape ma valise et retrouve mon ami J., son sourire et son français d’icitte enveloppé d’un accent tchèque. Je me moque gentillement des mêmes sachets de ketchup qui trainent dans sa voiture depuis la dernière fois, il me montre le Mont-Royal et me dit regarde, la montagne est toujours là ! comme s’il elle avait pu s’envoler le temps de mon absence. On passe un instant prendre un grand verre d’eau chez lui, mon regard se pose sur sa cuisinière qui s’appelle constellation, et puis il prend ma valise sur ses épaules et m’emmène chez F. et C. L’appartement est vide mais une petite boîte m’attend sur le lit, pour toi, ma Victoire préférée… A l’intérieur, du beurre d’érable, un livre de Fred Pellerin et quelques étoiles. Je me lave en vitesse de ces quelques heures d’avion, j’enfile un short et un t-shirt à dentelles et je sors tout de suite. J’ai ce besoin irrépressible de retrouver vite les rues, vite les croisements, vite l’asphalte et les kilomètres à parcourir sous mes pieds. Je marche et je retrouve directement mes repères, c’est comme si je ne m’en étais jamais vraiment allée d’ici. Au bout de la rue, un marché aux puces en plein air où je m’offre quelques incontournables de la chanson québécoise pour trois dollars chaque. Au café Volâne, je demande à la petite demoiselle si elle me reconnait, et elle me répond mais évidemment avec des yeux ronds. J’ai l’impression d’être partie depuis une vie, et pourtant. Je retrouve ma P. et nous marchons marchons marchons, je repasse devant l’appartement rue Alma et je meurs d’envie d’entrer avec ma petite clé, de retrouver ma chambre bleue pâle et de déjeuner avec mes colocataires sur la table haute et les chaises brinquebalantes. Je fais découvrir à P. mes meilleures adresses sur Saint-Laurent, dans le Mile-End. Nous nous arrêtons un instant au parc Lafontaine, bondé de gens avides d’été. Je retourne à l’appartement et retrouve enfin C. puis F., on va se chercher des sushis et une bouteille de rosé et on se fait un festin de roi sur la petite terrasse. Le lendemain matin, après une nuit désastreuse, on s’offre des bagels encore chauds et du beurre d’arachides. Je sais bien que mon ami écrivain sera en avance, et quand je regarde par la fenêtre cinq minutes avant l’heure dite, il est là. Je le rejoins et nous nous sourions très grand, très large. Il désigne en riant mon short ciel à pois blanc qu’il m’avait fait promettre de porter le jour de nos retrouvailles. On se met en route pour l’Habitat67 qui est encore plus impressionnant l’été. Il obtient les clés et nous allons visiter l’appartement de l’architecte, Chanceuse ! il répète encore et encore. Le Saint-Laurent vrombit doucement, des millions d’oiseaux chantent, le sol est jonché de ces insectes qu’on appelle les éphémères et tout près de son appartement il y a ce papillon tellement gigantesque qu’on l’aurait pris pour une chauve-souris. Chez lui, il me prépare un déjeuner exactement de la même manière qu’il y a six mois : la nappe rouge et blanche, son sandwich jambon-moutarde à la mode d’icitte, un Canada Dry avec un peu de jus de citron, et en dessert deux carrés de chocolat noir à la fleur de sel, servis sur une assiette comme un gâteau précieux. Je m’installe à ses côtés dans le canapé et il feuillète en me le montrant son dernier roman. Il tourne les pages très vite mais déjà je repère des phrases et des tournures qui m’arrêtent le cœur, mourir aux larmes me reste en tête de longues heures par la suite. Nous parlons de la suite de mon exil, de mon séjour à Rimouski, au bord de l’eau. Tu verras, ma fille, l’air salin ça te nourrit, ça te purifie, me dit-il, me promettant que l’iode décuplera mes sentiments. Je lui offre la plage d’Ostende et lui confie que je ne pense pas parvenir à l’écrire, ce livre. Un peu plus tard dans la journée, il m’envoie en courriel cet extrait de Jacqueline Harpman qui dit Il fallait que la confusion naquît dans son âme, qu’il sût que quelque chose lui manquait, mais sans l’identifier. Alors seulement, je lui ferais connaître que c’était moi. Je descends avant lui de la navette qui nous mènent au centre ville, il attrape mon poignet et pose un baiser furtif à l’endroit où le mot soie est encré dans ma peau. Ces instants avec lui sont tellement particuliers que j’ai constamment envie de les écrire en temps réels, c’est, comme l’expression le dit bien, tout un poème. Je lui écris plus tard vous faites partie de ces rares gens-livres. Mieux que de la poésie emmitouflée de prose, vous êtes du tangible enveloppé d’imaginaire, de la réalité à rencontrer, à raconter. En fin de journée, je retrouve M., M. et puis A. qui est, forcément, nettement moins minuscule que la dernière fois. Je leur offre leur cadeau de mariage avant l’heure, ils me confient le dernier livre des éditions, on dîne dans la cour à l’arrière d’un barbecue gargantuesque et de crèmes glacées à l’érable Coaticook, c’est terriblement bon de se raconter, de les retrouver comme si, à nouveau, nous ne nous étions jamais quittés. Je rentre à pieds et la fatigue du décalage horaire me fait tanguer dangereusement. Le dimanche aura eu des allures de dimanche, de vrai : un réveil très lent, très doux, une chaleur qui pèse une tonne sur les épaules, une promenade au marché Jean-Talon, des macarons au caramel à la fleur de sel, au citron ou au lime-basilique, des bleuets et du melon d’eau à ramener, des fraises et des framboises à goutter, de grandes retrouvailles un pique-nique à emporter de la dînette triple crown qui n’omet rien : la nappe, le festin, l’eau et la limonade dans des pots Mason. Quand on dîne sur la terrasse, le soir venu, le poids de l’air est un petit peu plus supportable. Un vieux monsieur nous interpelle depuis le trottoir, c’est le deuxième dialogue de la sorte que j’observe en moins de trois jours. C’est cela, je crois, que j’aime le plus dans cet endroit : cet enchevêtrement de rencontres, ces interactions continues, les mots croisés les mains serrées les regards échangés. C’est la liberté, ici, la vraie, celle qui ne se préoccupe pas de solitude pour se voir enfin légitimée. On n’est jamais vraiment seuls, de ce côté de l’Atlantique. J. m’écrit que Montréal me va comme une belle robe, et le tissu m’est léger, le tissu m’est familier, le tissu cousu sur mes clavicules forme sur ma peau une seconde peau solide et imperméable, un rempart contre mais surtout pour, pour les tempêtes d’ici et puis celles d’ailleurs.

 

Un commentaire pour “Les insatiables”

  1. Tellement beau de lire ça alors que, par hasard, je suis du même coté de l’atlantique. Au Même endroit. Pendu au même fuseau horaire. Regarder par la fenêtre et juste respirer le même air un instant. Les mêmes rencontres.

    On s’est peut-être croisés, on se croisera peut être aujourd’hui sur Ste Catherine, St Denis ou Sherbrooke. Ne pas le savoir rend même le soleil plus doux. C’est une ronde qu’on ne danse pas, mais que tes jolis mots tracent dans l’air.

    Mano Solo chantait  » Les Soirs de Retour « . Moi je respire à travers la façon que tu as de raconter les tiens.

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