Le blog de Victoire


23/07/'13

draw the stars

 

Une semaine jour pour jour et semblerait-il une seconde ou bien une vie que je me suis installée dans la petite chambre dans l’appartement d’A. à Rimouski, celle où m’attendaient pour mieux m’accueillir mes décorations de ma chambre bleue pâle du 6323 rue Alma à Montréal. A mon arrivée mardi dernier, j’ai pu reconnaître les meubles, les petits objets, la vaisselle, mon numéro de cellulaire canadien sur l’ardoise et même l’odeur de ce qui fut mon refuge contre le froid montréalais de l’hiver dernier. Je me suis surprise à ouvrir les bonnes armoires, à prendre le pli comme s’il s’agissait là, à nouveau, d’un retour à la maison. Après les grandes retrouvailles, emporter des rouleaux de printemps homemade et du rosé dans un panier, embarquer dans la Westfalia vert pomme d’E. et J. et s’asseoir en indien sur la plage de Sainte-Luce pour admirer ce qui sera le premier ciel de crépuscule à me chaparder le souffle… Et certainement pas le dernier. Très vite, cette initiative parfaite de mes hôtes que celle d’aller m’acheter une bicyclette rose à cinquante-cinq piasses que je ne quitte plus depuis lors, pour rejoindre le minuscule centre-ville ou parcourir les rives du fleuve. Lors de l’une de mes promenades, j’ai croisé tour à tour des cueilleurs de fraises et bleuets, des acrobates et puis des pages à noircir : oui, c’est exactement cela, c’est en roulant à bicyclette et en inspirant très fort l’air salin du Saint-Laurent que j’ai véritablement rencontré ce qui formera la trame de mon livre. Ce soir là, j’enfile un gilet sur mes épaules et un peu de rouge sur mes lèvres et m’en vais seule applaudir un concert de jazz manouche. Les musiciens sont exceptionnels, en jouant ils rient de plaisir et personne, dans ce petit bistrot, ne peut s’empêcher de taper du pied, des mains, de danser; tous sont assis mais pas un seul, je le promets, ne tient en place. J’attends vingt-quatre heures avant d’entamer mon prologue à la même place exactement où vibraient les jazzmen la veille. Une mélodie passe, m’accroche un peu le cœur, je m’en vais demander au comptoir de quoi il s’agit. Draw the stars, on me répond. Ben voyons. En rentrant, j’ose le faire lire à F. qui ne me connait pas ni n’a jamais rien lu de moi, je n’ose pas le regarder pendant qu’il parcoure la double page. J’attends l’aval de mon ami écrivain, qui m’envoie, entre autres choses, clair, net et précis, ce prologue de tous les instants, je dirais. Cette goélette (ou voiture d’eau, comme disaient les anciens) va te permettre de négocier aisément (j’insiste) ce fleuve toi. Ma L. m’écrivait ce matin ta vie est un roman et je souhaite le meilleur à celui que tu es en train d’écrire... Si elle savait. J’ai décidé de ne pas me laisser que l’été mais tout le reste de l’année pour venir à bout de ce projet. Alors je prends mon temps… Et entre-temps, justement, il y a eu les brunchs deux matinées d’affilées, le parfum du bacon et du sirop d’érable, il y a eu cette balade immense à vélo jusqu’au rocher blanc où l’on découvre que le fleuve ressemble à s’y méprendre à l’océan, sur une plage bordée de maisons toutes plus belles les unes que les autres au croisement des rues du sable, de la plage ou du séjour qui sentent bon les vacances. Il y a eu le détour par la friperie, les dîners servis dans des pots Mason, le marché de produits d’icitte, la limonade aux citrons verts, aux fraises, aux bleuets, au basilic et à la menthe. Il y a eu ces quelques instants passés avec ces gens-là qui ont tous la trentaine mais une spontanéité d’enfants, qui attrapent les idées au vol et les exécutent tout de suite, sans réfléchir. Il y a cette demoiselle qui regrette amèrement ses longs cheveux mauves et son livre de poche, la mer, la limite, qu’elle a acheté et perdu cinq fois comme si elle se devait forcément de le lire étape par étape. Il y a chez ces garçons des partitions qui trainent dans les coins. Il y a eu ces quelques heures au bord de la rivière Rimouski, avant que les pêcheurs de saumon et puis l’orage d’une intensité folle nous déloge de là, avant la course sous la pluie battante et le retour en voiture en écoutant half moon run à plein volume. Il y a eu ce parcours de nuit, presque mystique, dans ce parc qui ressemble davantage à un bois, le regard qui s’habitue tant bien que mal à l’obscurité, la pleine lune qu’on observe allongés sur l’herbe synthétique d’un terrain de sport et au retour, pour se réchauffer, une tasse de lait et une cuillère de sirop d’érable. Il y a cet abonnement estival au cours de yoga dont la première session a lieu ce soir. Il y a ces moments où je flotte dans une torpeur apaisée rien que par le fait d’être à nouveau près de ma A., nos grandes conversations, ce drôle de mélange dans nos échanges qu’est l’amas de tant de profondeur et de légèreté d’un même tenant, et sa façon de crier allo le large ! quand on approche de l’eau. Il y a posé sur elle le regard bleu de son amoureux. Il y a les séances de danse et l’équilibre précaire sur les ressorts de mon matelas, et les moustiques qui raffolent de mon sang acidulé. Il y a l’hydromel aux bleuets, les desserts programmés, apportés ou concoctés par F, la carte du ciel de poche que j’emporte partout dans mon sac. Il y a cette liste interminable de restaurants à tester avant que je m’en aille. Il y a, au quotidien, ces gens croisés que l’on a déjà rencontré la veille et l’avant-veille. Tous les matins, levée la première par le marteau piqueur des travaux dans la rue, je me lave les cheveux la tête en bas sous le robinet du bain sans pommeau de douche. Je les natte et les sèche à l’air libre, grignote un bol de granola maison en attendant patiemment que le monde se réveille. A la tombée du jour, j’accoste ma bicyclette contre la rambarde au bord de l’eau ou grimpe deux à deux les marches en bois de la maison, m’abreuve d’iode et observe le ciel d’ici, flamboyant mais différent à chaque reprise. Ici le quotidien se déroule calmement, sans urgence, au diapason des marées hautes et basses du Saint-Laurent.

Comme elles, je me laisse glisser, je vais, je viens, et c’est très bien.

 

Un commentaire pour “draw the stars”

  1. Ah, je me disais bien que ce projet devait poindre depuis un moment à ton horizon. Je suis confiant.

Laisser un commentaire