Le blog de Victoire


21/06/'13

tu t’endors les yeux ouverts sur le parquet désert

La liberté revêt volontiers de multiples parfums. Avant d’y enfouir mon visage, dans la liberté, il y a eu ces derniers, ces interminables derniers moments avant de l’atteindre; la moiteur de la bibliothèque où je me suis enfermée de longues heures, les examens à l’écrit ou à l’oral, la défense acharnée de mes 142 pages passionnées, les ombres ou les larmes sous mes paupières. Entre ces moments-là d’état second où je n’étais plus jeune fille mais robot qui avance en faisant grincer ses jointures, il y a eu, heureusement, un brunch au soleil avec C., un dessert aux fruits rouges, mascarpone et fraises tagada avec mon grand-frère, heureusement il y a eu cette chanson de Barbara écoutée en boucle parce que mon épaule à ton épaule, il y a eu des appels au secours qui disaient je voudrais tes mains tes mains pour sentir qu’il y a autre chose sous ma peau que mes nerfs qui se font la malle, il y a eu mon cœur qui palpitait au point d’en faire tressauter le coton de mon t-shirt gris clair, heureusement il y a eu le verre de vin « élégance » et la guerre déclarée à mes colliers emmêlés, tu es un vrai casse-tête, disait-il en s’acharnant sur les chaînes dorées, sans que je sache s’il ne parlait vraiment que des bijoux noués à mon cou, heureusement il y a eu la naissance de Léon et cette photo reçue une seconde avant ma présentation, alors entrer et expliquer, avant de commencer, mon émotion au jury, heureusement il y a eu les chansons reçues au petit matin as a morning treat, le courriel de R. qui dit qu’avec mes mots il attrape le goût de la lecture, lui qui n’a jamais aimé ça, l’arrivée du minuscule loup dans ma campagne, des caresses effleurées, des caresses des fleurs et.

La liberté, donc, revêt volontiers de multiples parfums. Celui, d’abord, des roses jaunes offertes par mon amie T., pour fêter la fin, avec du rosé et de la canicule qui ne fait rien à moitié. Celui, ensuite, du vent brûlant sous mon short et de mes bras accrochés autour de sa taille, de la grenadine sur la petite place face à l’église, et de cette longue longue discussion sur son potentiel emmitouflé, et le sentiment de tirer doucement sur les cordes accrochées au piquet d’un chapiteau un petit peu trop protecteur. Celui du dîner congolais sur une terrasse à Matonge, deux poulets yassa et une carte d’Afrique sous les sets de table en papier recyclé. Celui du thé à la menthe pour moi et de l’expresso pour lui dans ce bar qui s’appelle l’Ultime Atôme, ce bar où l’on revient toujours, revenir à l’Ultime Atôme pour n’en pas revenir à l’ultimatum, celui des histoires dont on ne définit pas, volontairement ou non, les contours. De retour à l’appartement, trouble will find me, le dernier album de The National, écouté de bout en bout et peau à peau sur mon tapis gris, parce que, je cite, il brûle comme un rayon de soleil dans la brume. Il y a eu de multiples nœuds de fatigue et d’anxiété à défaire autour de ma colonne vertébrale, délassons mademoiselle ce corset qui n’a plus lieu d’être, et je n’ai jamais eu, je pense, le corps qui craque de manière aussi libérée. Celui des draps trempés de sueur et cette chorégraphie peu commune des relations humaines, qui ne ressemble pas aux ordinaires qui répètent en boucle, tu sais, si j’avance tu recules si tu avances je recule mais plutôt à je n’irai pas sans toi, si tu sautes, je saute. Dans ces moments-là, je me mords les lèvres au sang pour éviter que certains mots ne s’échappent de ma gorge. A l’aube du premier jour officiel des vacances, réveil interne oblige, j’écoute l’orage dans mon lit, les yeux grands ouverts. L’idée de dormir pour de vrai étant de toute manière abandonnée depuis une vie déjà, je me lève et retrouve enfin ma L. après ses longs mois d’absence, ma L. et ses yeux verts d’eau qui irradient encore bien davantage qu’avant son grand départ, i’m a big girl, i’m a big girl now avait-elle voulu écrire dans son rapport. On partage du thé glacé et du guacamole en fin de journée avec E. En rentrant, je débarque de ma voiture une vingtaine de cartons pour mon déménagement, en me promettant toutefois de ne pas commencer à emballer mes affaires immédiatement. Finalement je commence et je ne m’arrête plus, j’empile et je range mes livres machinalement, sans y faire attention. D’un coup, j’en regarde un, un seul, sans savoir pourquoi, c’est Lettre à D. J’ouvre, comme je le fais toujours, une page au hasard; pour y lire des symboles qui n’en sont jamais, justement, de hasard, et je tombe sur ce passage qui arrête net ma respiration tant il raconte exactement ce qu’on s’échine à ne pas formuler. En rangeant, je retrouve aussi beaucoup de carnets, beaucoup de douleur racontée dans mon écriture maladroite, beaucoup de lettres, beaucoup de souvenirs, qui me font sourire parfois un petit peu amèrement. Les déménagements, ce grand remue-ménage qui n’est apparent que de l’extérieur et pourtant, ah, il me semble que le dernier était hier. Je retrouve mes talentueuses amies F. et L. autour de notre désormais traditionnel déjeuner mensuel, L. a préparé du poulet tandoori et j’ai apporté des tartelettes aux framboises pour le dessert, il y a des oiseaux en papier accrochés au lustre en bois et beaucoup de choses à se raconter. Un petit peu plus tard je rejoins ma D. et son Léon autour d’une limonade à la framboise, je tiens serré contre moi ce corps minuscule et lui et moi nous échangeons nos fragrances respectives. Je ne me suis pas lassée, ensuite, de poser mon nez à cet endroit au creux de mes bras qui sentait le nouveau né. Cette naissance dont j’aurai suivi de loin mais d’aussi près que je l’ai pu les moindres étapes, et frissonner de la tête au pied quand elle me parle de cette odeur animale qu’avait son bébé tout juste ôté d’elle, mais de mon fauve tu comprends. On refait le monde, comme à notre habitude, avec ma P., ma 100%, et comme la nuit est encore longue nous nous asseyons à une terrasse avec D. avec deux verres de vin rouge, corsé pour lui, doux et fruité pour moi. Nous nous endormons et nous éveillons de longues heures plus tard enlacés, moi à qui le sommeil brinquebalant ne pardonne d’ordinaire rien, pas une respiration, pas un contact trop proche, rien. Je me retrouve bien étourdie de cet amoncellement de nouveautés tout autour de moi, à l’intérieur de moi, partout. Et la tendance, semblerait-il, n’ira pas en s’amenuisant. Au programme de cet été, un roadtrip toutes les deux avec ma P. vers la Bretagne et de l’iode à inspirer jusqu’à en être ivre, le retour à mon autre bout du monde, de l’autre côté de l’Atlantique, Canada Canada Canada parce que je n’attendais que toi, le temps de poser ma valise et d’en reprendre une autre et m’endormir sur une petite île de Thaïlande; entre ces deux grands voyages, douze heures de décalage horaire, je serai l’oiseau de nuit quand il fera grand jour pour ces précieuses personnes qui m’accompagneront là-bas, ou devrais-je plutôt dire, que j’accompagnerai là-bas. Au retour, rester pour de bon au plat pays, mais changer définitivement de nid. Ah oui, sauve qui peut la vie.

 

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2 commentaires pour “tu t’endors les yeux ouverts sur le parquet désert”

  1. J’ai hâte que tu nous racontes ces beaux voyages à venir … ♥

  2. Victoire,

    je te lis toujours avec une attention enfantine. J’aime tellement ces bribes de vie que tu soumets à ton regard de poétesse, cette capacité à transcender le quotidien par les mots.
    La vie (sauve qui peut, bien sûr!) est si belle dans ses détails, si vibrante.
    Je termine en empruntant cette formule si juste (placardée dans ma salle de classe, et qui ne cesse de tourmenter mes élèves!):
    « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art »
    Robert Filliou

    je t’embrasse comme une inconnue, au vent!

    Julie

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