Le blog de Victoire


7/06/'13

je me souviens de tout comme s’il avait fait beau toute cette époque là

Mes heures de sommeil se comptent davantage en minutes qu’en heures, mon épuisement ne se quantifie plus; je tombe – littéralement je veux dire, les genoux contre l’asphalte, de fatigue. Dans ma boîte aux lettres cette invitation de la faculté de Philosophie et Lettres, à partir de cette année, les étudiants proclamés porteront la toge et le mortier, ah, si je suis finalement diplômée on va bien rigoler. Douze jours, douze jours et puis la liberté. Jusqu’ici des oraux très moyens et la médiocrité comme un manteau trop encombrant, et l’air résigné de mes professeurs qui disent sans dire vogue la galère et roulez navires, tu l’auras ton large, petite, par la porte ou par la fenêtre mais tu l’auras. Pour m’accompagner pendant les épreuves, des messages qui arrivent d’un peu partout, ça ira, t’es la meilleure; explose-moi tout ça; sois étincelante comme tu peux l’être; et je me dis que je peux bien échouer tant qu’il y aura ces gens là, tant qu’il y aura ces gens là avec les mains sur mes épaules. Dans le couloir de l’université, cette demoiselle qui sifflote home, let me go home, home is wherever I’m with you m’aide à relativiser, et sur l’autoroute le volume bien trop élevé de ma musique contribue à attiser cette rage, tu sais, de vaincre. V comme vaincre, donc, et comme ce pendentif reçu par la poste de ma L., porté aussitôt comme un talisman vers le tout dernier, qu’on espère bien dernier, détour. L’été arrive pour de vrai en début de semaine, on l’agrippe comme on s’accroche à une promesse, le doré de ma peau sauve ma fatigue tellement apparente, les dentelles sont légères sur mes épaules, on se commande une glace citron – lait d’amande dans les petites ruelles piétonnières, plus tard un verre de rosé en terrasse, pour se penser, ah non se décider, au moins un instant, en vacances. Au téléphone avec ma M., je la tire vaille que vaille vers le haut qu’elle n’atteint plus. Je prépare par la suite un petit colis empli de ces choses qui donnent du courage, et que je lui apporterai en fin de semaine. Ces captures de lucioles dans un courriel un matin d’examen, cette chanson de Mendelson dans un autre un peu plus tard, la visite éclair à vingt-trois heures et le moteur qui vrombit pour le départ aux douze coups de minuit. Jeudi soir, je reçois deux sachets de thé soigneusement choisis pour d’un même tenant m’attiser les papilles et m’apaiser, de l’érable, des noix, de la fleur d’oranger. Le trajet en moto et les jambes nues contre le vent chaud, le petit cinéma et le pourboire pour les ouvreuses. Entrer dans la salle deux et penser que ce film muet, Blancanieves, a déjà commencé. Réaliser que la séance précédente se clôture, en fait, alors tout faire pour ne pas découvrir la fin, se regarder l’un l’autre ou se cacher les yeux, s’étreindre ou que sais-je, tout ce qu’on veut mais surtout pas l’écran. Je regarde la malice qu’il possède dans ces rides d’expressions aux coins des yeux, son visage change de couleur fonction de la projection du film, on ne regarde rien mais on entend cette mélodie sortie d’un piano désaccordé, cette même mélodie qui me restera en tête toute la soirée ensuite et que je trouve, dans son imperfection même, tellement parfaite. Alors qu’on s’efforce de ne rien deviner de l’issue du film, deux vieilles femmes derrière chuchotent mais ils meurent tous, nous voilà donc informés et ça nous fait beaucoup rire. Juste après, on réalise qu’on s’est aussi trompés de salle, et que si on aura plus ou moins vu deux fois la fin on aura vraiment perdu le début. On rit, encore, on se blottit enfin à la place qu’on devait prendre au tout début, et on s’abreuve de tout : de l’histoire, des personnages, de ces regards ah de ces regards de ces lèvres de ces visages ah de ces visages, de ces plans minutieusement agencés et de l’immensité de l’émotion qu’on peut faire passer sans dire pourtant un seul mot. La nuit je m’effondre et pourtant la nuit est longue, très longue, mêlée de tendresse et d’animalité; un troublant mélange qui le surprend autant qu’il me surprend, je crois. Comme souvent ces dernières nuits, je ne dors pas vraiment. Le jour n’est pas encore tout à fait levé quand je sors chercher des croissants à la boulangerie terrible terrible de la rue américaine. J’ai de la musique dans les oreilles, l’air est déjà doux, j’ose les épaules nues. On déjeune dans un jardin avec mon père. Je retrouve S. dans mon petit parc, avec du jus de fraises; de longs très longs mois depuis la dernière fois. Il semblerait que c’était hier, il semblerait que c’était il y a cent ans. C’est très évident, très apaisé, ces retrouvailles. On discute entre autres choses de mes expressions qu’il commence à oublier, mais de mes traits qu’il reproduit au crayon, une routine de traits, c’est comme ça qu’il l’appelle, par habitude des contours de mon visage. J’aime à me dire qu’il m’aura toujours dans les doigts, à défaut de. Ma fenêtre est grande ouverte et j’entends mon voisin italien qui m’interpelle; on parle quelques instants comme ça, lui en bas, moi penchée les cheveux dans le vent, il éclate de rire en disant, avec son accent, qu’on aurait pu croire qu’il me faisait la cour. Ma courte trêve touche à sa fin ce soir, nous avons dîné près de lampions multicolores avec L., j’ai croisé et serré ma chère cousine B. ainsi qu’une horde de gens en patins à roulettes. Mes draps blancs m’attendent, ils sentent la lessive, la fenêtre est ouverte, je dormirai nue et – vogue la galère et roulez navires, tu l’auras ton large, petite, par la porte ou par la fenêtre mais tu l’auras.

 

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2 commentaires pour “je me souviens de tout comme s’il avait fait beau toute cette époque là”

  1. Si c’est par la fenêtre que tu le rejoins, ton large, c’est que tu seras devenue un peu oiseau (toi qui es déjà un peu étoile).
    S’il te reste des épreuves à passer, courage ! Sinon, que tes vacances soient à la hauteur du grand large 🙂

  2. Tes mots me replongent dans cette période de ma vie, bien vivace à mon esprit même si 15 ans ont passé… et même si aujourd’hui il m’arrive d’être ‘de l’autre côté’. Merci pour cette « madeleine » un peu douce amère…

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