Le blog de Victoire


14/05/'13

Orfée, chapitre 8.

Il a suffi que Cassandre exerce contre mon dos une légère pression pour que je me mette à marcher à grandes enjambées vers la table de Raphaël – j’appris plus tard qu’il portait ce prénom à plumes – je me suis mise à accélérer et j’ai le sentiment que depuis lors je ne me suis pas arrêtée un seul instant de courir. De courir contre les mots qui manquent et contre ses lèvres brûlantes ensuite, de cavaler jusqu’à mon appartement minuscule et de galoper jusqu’à mes draps chiffonnés, de pourchasser les battements de son cœur avec les battements de mon cœur puis d’arpenter à vitesse folle la distance de ma peau jusqu’à sa peau. S’il ne s’agissait pas toujours de nos pas c’était le plancher qui se dérobait sous nos pieds, comme un tapis roulant pire qu’infernal. J’avais cette sensation que sans le rythme de cette chevauchée folle nous allions nous perdre d’une manière ou d’une autre, nous enfoncer dans le sol… Nous égarer dans les méandres d’un je ne sais quoi trop posé, trop dangereux dans sa quiétude costumée. Nous courions, donc, ou je courais toute seule sans doute, les cheveux perpétuellement enmêlées par le vent de la cavalcade, les joues constamment roses, le souffle éternellement court.

Ce jour-là qui fut le premier de cette histoire pourtant enclenchée il y a bien longtemps déjà au creux de son esprit comme à l’intérieur du mien, ce jour-là donc, je l’invitai à partager mes draps. L’invitation, qui peut paraître leste et désinvolte, relevait à dire vrai d’une véritable entorse à mes habitudes d’oiseau solitaire. Il résidait dans cette action bien davantage qu’un partage de coton destiné à réchauffer nos corps une fois la fièvre apaisée. Il ne s’agissait là pas seulement de céder, légère, la moitié de mes couvertures.

Mes draps contenaient tout de moi : j’y réfugiais, outre mon parfum et la tiédeur de mon épiderme, mes secrets les plus intimes, mes larmes les plus salées et mes secrets les plus amers. J’y déposais aussi mes nuits mes très longues nuits d’insomnie, de lente agonie contre un sommeil souvent bien trop capricieux. Je lui cédais également mes moments plus heureux : ces instants de grande joie où je prenais mon élan et me jetais de tout mon poids sur le duvet, où je dansais et sautillais sur cette mélodie que je devais être la seule à entendre. Je dormais toujours nue, ne voyant pas l’intérêt de me protéger davantage qu’avec mon abri de fortune. J’utilisais toujours la même lessive pour savonner mes draps, le premier et le troisième mercredi de chaque mois. La première nuit dans mes draps propres relevait presque toujours d’une véritable cérémonie : comme lorsqu’on investit un nouvel endroit et qu’il nous faut un temps pour nous l’approprier, pour l’habiter. Inviter Raphaël dans mes draps exprimait donc un partage de très grande envergure, de la sorte je l’emmenais avec moi au creux même de ce qui vibrait à l’intérieur de moi. Il appelait mon chez moi “l’appartement-lit”, il ne pouvait pas mieux résumer la chose.

Il a fallu que je lui attrape la main donc, que je l’emmène dans ma course et que je l’invite sous mon chapiteau de tissu pour pouvoir lui dire sans l’exprimer intelligiblement : voilà, tu habites ici. Oui voilà, tu m’habites ici.

C’est le talentueux Bertrand Sallé  dont j’admire infiniment l’univers depuis un moment déjà qui a, pour cette fois,  posé ses images sur mes mots. Un merci immense à lui.

Le chapitre 8 ainsi que tous les précédents de l’histoire d’Orfée sont à lire sur le toujours aussi délicat 3petitspoints Magazine. Merci, encore, toujours, à Isabelle de continuer à me faire confiance pour cette aventure.

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2 commentaires pour “Orfée, chapitre 8.”

  1. Tes mots en temps habituel me ravisse, me happent, m’attrapent et me bercent. Mais quand ils se glissent dans la peau d’Orfée c’est encore plus grand, plus vrai, plus fort, plus tout. Un vrai feu d’artifice. Encore, encore, encore!

  2. Et je voulais aussi dire que ce chapitre il sent la vie de Victoire et ses draps à plein nez :)mais on écrit toujours plus grand, toujours plus libre, bien à l’abri derrière son héroïne, c’est comme ça…

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