Le blog de Victoire


7/05/'13

Je suis pas trop petite pour le manège

Un lundi soir, je pose mes mains pour la millième fois sur le ventre de D. et son minuscule garçon se décide enfin à me saluer. D. rit beaucoup de ma réaction – Oh ! – qui se répète deux autres fois après les deux mouvements de son enfant – Oh, oh. Elle me répète souvent, la petite mère, qu’elle me le confiera parfois et que ça ira très bien. Je vois dans ses yeux la confiance qu’elle a à cet égard, et qu’elle le pense pour de vrai, ça ira très bien, et cette affirmation me transperce de part en part parce que j’ai toujours eu peur de ne pas être à la hauteur des petites petites vies à peine esquissées. Je rejoins l’autre D. un peu plus tard, j’écoute, les yeux plantés dans ses yeux, des histoires qui me nouent un peu la gorge. J’avale quelques fraises et des gorgées d’un thé vert déniché à la sauvette pour qu’il n’y paraisse pas. Je lui parle de cette chanson que j’écoute en boucle et qu’il connait déjà, alors il fredonne t’es une fleur maléfique déjà trop magnifique dans tes hésitations – et j’enchaîne, en murmurant, – textiles. Le lendemain, sur la route de l’université, je croise un auto-stoppeur. J’hésite et c’est trop tard, il est déjà loin derrière, alors je me dis qu’et puis non, le cours de littérature attendra; je fais demi-tour et je lui fais des grands signes, on discute pendant les vingt-six minutes de trajet jusqu’à la ville étudiante. Ce jour là, sur mon écran d’ordinateur, un courriel qui termine par un tu es notre quatrième fille qui me voile le regard de marée douce, et puis le visage de ma chère A., lorsqu’il fait nuit chez moi et plein jour chez elle de l’autre côté de l’Atlantique. On parle de cet été que je vais passer à ses côtés, à Rimouski, Québec, Canada. En évoquant la chose j’ai le coeur qui palpite et la voix qui tremble, nous rions toutes les deux d’une émotion certaine, qui aurait cru que nous allions vivre toutes les deux encore, encore un petit peu. C’est un petit peu l’été quand on se décide à faire un tour à la brocante; au retour je prends le tram toute chargée de ma fierté et de mon butin : des photophores, un livre de Cocteau et une carte du ciel. C’est toujours l’été quand nous commandons un verre de vin avec ma P., et qu’elle me propose qu’on parte toutes les deux en Bretagne, le seul endroit où je prends, littéralement et chaque année, le temps de respirer. En la quittant je la serre fort contre moi et j’aspire très fort à ces deux mois d’été – le vrai cette fois – qui s’annoncent orchestrés d’une main de fée.  Avant de me mettre en route pour les cours du jeudi, je passe chercher deux grands verres de jus d’orange pressé; un que je sirote en conduisant, l’autre que je dépose sur la tablette de l’amphithéâtre pour S. Dans la matinée, je reçois un message de A. qui dit – Victoire, j’écris une petite brève sur Salman Rushdie. Son style est décrit comme étant du « réalisme magique ». …ça m’a fait penser à toi. – et j’ai le sentiment qu’on ne m’avait pas fait d’aussi joli compliment depuis bien longtemps. Je n’ai rien de prévu, ce jeudi soir, je me promène dans mon quartier et la lumière folle rend ces immeubles très laids nettement plus attrayants. La semaine se clôture sur un colloque sur la bande-dessinée et le jeune polonais qui parle dans un français plus soutenu que le mien, sur un jus d’açaï avec la petite M. sur les marches de l’esplanade, par un chemisier de garçon sur lequel j’ai décidé de jeter mon dévolu, par un passionné de cinéma qui parle de ce film terrible avec la voix les yeux le corps tout entier en fait qui dit qu’il l’est vraiment, terrible, par le trajet en moto dans la nuit tiède et le concert de slam sous le chapiteau, par le poulet coco, les crêpes au citron et le vin rouge sur les marches du jardin botanique et par les multiples essais de fourvoyer la sécurité des différentes salles de concerts pour finalement rentrer dans la plus belle et écouter de la musique douce perchés sur un balcon. A minuit passé, j’ose une missive sans trop réfléchir aux conséquences et je tremble de la tête aux pieds en entendant le vrombissement d’un moteur sous ma fenêtre. Je me réveille le coeur et le ventre retourné, je prends quelques minutes face au miroir pour me regarder. Je me cherche, là-dedans, je cherche l’âge que j’ai, celui que je devrais avoir, celui que je n’aurai jamais; la part d’enfant et de femme dans la femme-enfant que je suis, je me demande si l’un ne dévore pas l’autre, je doute un petit peu. Avec mes amies E. et G., on passe la journée à arpenter un bout à l’autre de notre belle Bruxelles à pieds. B. vient partager mes draps ce soir-là, elle s’endort dans cette position qui lui est si propre et que j’observe en souriant depuis mes années d’insomnie. Dimanche soir, après une réunion autour de l’évolution de notre beau magazine, je croise mes voisins italiens qui m’attrapent au vol et décident de m’emmener dîner au bord de l’eau. La semaine toute neuve est ponctuée d’une atmosphère mi-figue, mi-raisin – mi-fugue, mi-raison. Le bleu du ciel laisse place à l’orage, les questions à la fièvre sur nos lèvres, il y a ce parfum dans l’air de pluie agonisante sur l’asphalte brûlant. Nous n’en saurons pas plus pour l’heure, mais le ciel gronde et c’est tout ce qui compte. Et puis, pour citer Bukowski, we might need an earthquake large enough to keep us alive.

 

 

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