Le blog de Victoire


17/05/'13

j’ai peur de me perdre il est tard

 

En sonnant à ma porte ce soir-là, il a rugi – d’un vrai rugissement de félin – dans l’interphone. Je réalise que personne, jamais, ne m’informe distinctement de sa présence par ce biais; l’une miaule, l’autre chante, celui-ci prend à chaque reprise des voix différentes et celui-là se contente de rire, à chaque fois. Quant à moi, je ne réponds jamais vraiment non plus; je souris, de manière sonore je pense, j’appuie sur la petite clé et j’attends mes invités appuyée sur le chambranle de la porte blanche. Quoi qu’il en soit, l’entrée en matière était cette fois de circonstance puisque quelques instants plus tard nous nous mettions en route pour le concert de FAUVE(≠). De bout en bout la soirée aura été empreinte d’irréel; est-ce pour ces demoiselles à l’entrée – dans les mains des affiches quémandant des places et sur le visage un regard suppliant -, est-ce pour le riz-coco-citronnelle dévoré sous la serre, est-ce pour cette manière qu’avait le Colisée de danser sur un rythme imperceptible à qui ne tendrait pas suffisamment l’oreille, est-ce pour ces vérités déclamées par FAUVE et scandées à qui mieux mieux par la foule emportée, est-ce pour cette manière qu’avait le chanteur de vivre chacun de ses textes en instant réel – la souffrance avec la souffrance, l’hostile avec l’hostile, l’ivresse avec l’ivresse – et parce qu’on le croit quand il répète ça va, ça va, est-ce pour les morsures – sur mes lèvres, sur mes épaules, dans mon cou -, est-ce pour mes genoux contre la scène, est-ce pour ce jeune garçon qui, à côté de moi, a noté au stylo noir sur une page blanche il me reste une seule photo sur mon argentique et l’a brandi droit devant lui, est-ce pour la manière infiniment bienveillante dont le chanteur lui a ébouriffé les cheveux ensuite, est-ce parce que j’ai croisé cette soirée là plusieurs de mes amours en un laps de temps très court, ce chanteur-auteur-compositeur que j’admire beaucoup,  et juste après A. et M. en pleine mission pour notre webzine, est-ce pour cette conversation qu’on a eu ensuite avec le groupe et les merci merci merci qu’on s’échangeait l’un l’autre à tour de bras, est-ce pour l’entre-deux dont nous ne parvenions plus à décoller de retour à mon appartement. Seule sous mes draps, au milieu de la nuit, j’ai envoyé Merci merci FAUVE, c’était terrible, ce soir, souligner la crasse pour ramener le merveilleux à la lumière, la vie la vraie à la folie et j’ai signé V. Le lendemain matin, je découvrais ce message qui devinait mon prénom du premier coup, parce que Victoire, ça te va bien Victoire !

 

Le reste de la semaine aura été bien mouvementé et, comme le dit si bien mon amie P., la vie aura été bien coquine, coquine avec ces choses qui n’arrivent qu’à toi, Victoire. Je remarque en vous l’écrivant qu’on me fait cette réflexion là souvent, pour le pire comme pour le meilleur, d’ailleurs, alors je signe encore pour le pire, le pire, si le meilleur arrive toujours à la rescousse. Le meilleur, cette fois, c’était la voix de Devendra Banhart dans ma stéréo, la visite d’E. avec un petit cadeau pour mes vingt-cinq ans et demi, et dix minutes plus tard celle de D. avec ses grands bras réconfortants, son parfum mélangé à celui des livres de sa librairie et le nouvel album – terrible, terrible, terrible – de Vanessa P. Le meilleur, c’était le réveil à 6h15 pour moi, à 6h30 pour elle, tous les jours de la semaine, et ces messages, de ma Bruxelles à son Paris, jusqu’à ce qu’elle ouvre les paupières, mon chaaat, mon chaaat, réveille-toi. Le meilleur, c’était la gentillesse infinie de ces gens connus et ces inconnus qui m’ont aidé à enjamber les petits obstacles, c’était le sourire de ma G. en découvrant la surprise cotisée par tous ses amis et le verre de rosé siroté sous le seul rayon de soleil de la semaine. Dans la nuit de mercredi à jeudi, j’ai relu pour la millième fois mon mémoire et je l’ai imprimé, enfin, après quelques embûches, la pluie et le dernier cours du reste de ma vie, avec sur la couverture le titre en noir sur lit vert d’eau. On a fêté ça hier soir, moi, la bagnarde en conditionnelle et lui, qui bouscule du bout des doigts mon ordre établi. On a fêté ça donc, en prenant un verre de vin rouge qui s’appelait Elegante dans ce bar derrière la porte de garage, tout près de la rue du nid. Il y avait des lampions multicolores, un vieux monsieur bourru mais seulement d’apparence derrière le comptoir et puis un roi à New York de Chaplin en projection silencieuse pour nous happer le regard entre deux gorgées. On a fêté ça donc, en dînant dans ce bistrot derrière le palais de justice, L’inattendu qui porte bien son nom, la fierté d’être belge dans les moindres recoins, la musique, les plats bien de chez nous. Dis-moi, Bruxelles, tu m’en caches d’autres des endroits comme ceux-là? Moi qui était persuadée de te connaître comme ma poche, ah tu m’as bien eue, petite maline, avec ton allié aux yeux rieurs. On a fêté ça donc, en écoutant Vanessa P. volume au max dans la voiture à l’arrêt et sous la pluie battante, qui disait les nuits moites allongés sur le coco et la cendre le vin chenu la misère nue éperdus ivres de ce vin qui vous fait les yeux en amande. On a fêté ça donc, avec l’odeur du café à minuit passé, et nos dialogues de films muets, composés de points de suspension ou d’interrogation, de prénoms répétés, de mots isolés comme “tes mains”. Ah, ces mains, parce qu’elles m’incarnent, quelque part, elles me font me sentir “être”, être avec une peau, avec des os et beaucoup de vie au dedans. On a fêté ça, enfin, en écoutant Brel au petit matin, qui nous chantait qu’on n’oublie rien, ni ces départs, ni ces navires, ni ces voyages qui nous chavirent. (On s’habitue, c’est tout).

 

J’ai capturé certains de ces moments en les photographiant, comme je le fais toujours, pour me souvenir de ce qui ne se raconte pas vraiment. J’ai ce besoin irrépressible, et ça les fait sourire, de garder des clichés de tout. Ce n’est pas pour rien, qu’on se le dise, qu’image forme l’anagramme de magie.

 

Me voici de retour à ma campagne, coincée pour un mois entre quelques centaines de pages à apprendre sur le bout des doigts. J’ai collé sur le volant de ma petite voiture rouge un autocollant let’s go to the seaside, pour le courage, pour la suite. La pluie forme des cercles enchâssés sur l’eau de l’étang face à la fenêtre, je voudrais m’échapper d’ici et vous écrire encore, aussi.

Croyez-moi, les enfants, c’est pas l’envie qui manque, c’est la vie.

 

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3 commentaires pour “j’ai peur de me perdre il est tard”

  1. Oh mais on va se croiser un de ces jours dans le quartier Flagey, c’est sûr!
    Courage pour la « bloque »!!

  2. Joli texte, courage pour étudier. Tiens tu aimeras peut-être cette chanteuse: https://soundcloud.com/oscillationbreve (commence par Transparence et Volume Clos).

  3. Merci mesdemoiselles 🙂

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