Le blog de Victoire


26/05/'13

Et ce détour qui n’en finit pas

Je vous écris de ma campagne. Les révisions n’avancent que trop peu, mon esprit ne se dérouille pas, il proteste et repousse l’information tant qu’il le peut. Si je parviens de justesse à ne pas prendre l’eau c’est le large qui, constamment, m’appelle à lui. Le large dans cette poêlée de fraises au balsamique, dans cette image de Montréal sous le soleil envoyée en temps réel par mon ami G., le large dans ce concerto de piano, un dimanche soir sous les voûtes pastel, dans la bougie au thé noir allumée en permanence sur mon bureau, dans l’enveloppe constellée d’A. contenant un badge la superbe accroché directement au col de ma veste en tweed, le large dans ce verre de vin partagé avec ma P. où nous nous sommes mises, entre autres grandes théories, à quantifier la bienveillance des gens à notre égard en pourcentage, et se serrer les doigts l’une de l’autre en se répétant tu es ma cent pour-cent tu es ma cent pour-cent cent pour-cent ma sang pour sang,  le large dans la junkfood dévorée in extremis dans la soirée tardive, juste avant que le restaurant ne ferme ses portes, et dans mes jambes bleues de froid réchauffées par les draps encore tièdes de fièvre, le large dans cette très courte valse, très lente aussi, sur la musique de Brel à six heures du matin, dans ces échanges avec ma L. qui terminent souvent, ces derniers temps, par un tu espace es espace ma espace soeur point d’exclamation – qui fait du bien, le large dans le verre de vin blanc au milieu de la librairie, le large enfin dans cet échange téléphonique entre Bruxelles et Paris et cette voix, juste avant de raccrocher qui disait haut les coeurs, on va s’en sortir. Dans la nuit de mercredi à jeudi, un orage terrible s’est formé dans le ciel au dessus de Bruxelles. Je me suis assise sur le tapis gris, un abricot à la main, et j’ai savouré le spectacle jusqu’au dernier éclair, le déluge jusqu’à la dernière goutte. Le lendemain, plusieurs de mes amis m’ont avoué avoir eu une pensée pour moi en entendant le tonnerre, et j’ai aimé très fort être associée au ciel qui gronde. Cette pluie, cette pluie qui n’en finit pas de tomber; les paupières de tout le monde sont lourdes, lourdes et trempées. Tout au long de l’autoroute de ma campagne à ma ville, j’ai conduit sans le vouloir derrière la même voiture grise à la plaque immatriculée « été »; voilà, qu’on se le dise, j’ai poursuivi l’été pendant quarante kilomètres, sans jamais parvenir toutefois à l’attraper. Les travaux sur le pont m’ont obligé à ralentir, et j’ai eu au moins trois minutes supplémentaires pour repenser à l’amour que nous avions fait dans sa petite chambre située, précisément, sous le viaduc.

Je me découvre un équilibre bien précaire, moi qui d’ordinaire dissimule si bien mes failles derrière une organisation démesurée. Je vais et je viens dans des émotions contradictoires, je perds pieds entre ces histoires jamais tout à fait closes et ces autres pas encore tout à fait commencées. Je découvre à ma peau une impudeur que je ne lui connaissais pas, a contrario à mon coeur une réticence toute neuve. Moi qui n’ai toujours eu que faire des rafales, des risques à encourir, j’ai peur. J’écoute à répétition cette chanson de Vanessa P. et je ferme les yeux quand elle répète être celle debout dans l’averse à la gifle du vent celle que la rose ne blesse.

De notre histoire, justement, il restera toujours les crayonnés qu’il faisait de moi pendant des heures. Je respire en me convainquant que les épaules des demoiselles qu’il peindra aujourd’hui ne recouvriront pas le souvenir des miennes. Découvert dans la boîte aux lettres hier soir, cette photo d’une horloge figée à 11h11, l’heure où tous les jours je prononce mes voeux, et derrière la photo, des souhaits griffonnés à mon intention.

Ce garçon-là appuie là où ça fait du mal, là où ça fait du bien, au propre comme au figuré. Au propre comme lorsqu’il s’acharne sur ce nœud dans le bas à droite de mon dos, sourd parce qu’il le faut à mes gémissements de douleur. Au figuré quand il me place de front face à mes insécurités. Au propre au creux de ces moments au moins dignes de ce livre que je voudrais écrire cet été. Au figuré parce que j’avance, j’avance pour de vrai, malgré l’instabilité de mon fil de funambule. En attendant de savoir ce qu’il en sera de nous, je regarde en boucle cette vidéo où Gainsbourg susurre à Birkin qu’elle ressemble aux vacances, et ce d’accord entendu qu’elle lui répond en retour, d’accord, d’accord.

J’emprunte à ma mère ses pyjamas de soie, ses chemisiers, ses gros pulls de laine. Ils embaument son parfum, beaucoup, et la cigarette froide aussi, un petit peu. Me glisser dans la peau des autres me rassure, parfois, ça m’éloigne de moi-même et c’est très bien. Cette année, et comme à chaque session d’examen, je porterai ce parfum reçu un soir de décembre, ce parfum qui n’est pas le mien, le même que mon amie D., une odeur de demoiselle qui réussit tout ce qu’elle entreprend, en espérant, comme à chaque fois, que ces notes de grenadine me porteront chance.

Je vous écris de ma campagne. Un des deux loups s’est endormi pour de bon ce matin, et je réalise qu’il n’y a rien de plus triste, rien de plus injuste que la marée haute des larmes de mère, dans ces moments où l’on voudrait que les rôles s’inversent, être la mère de sa mère et qu’elle y croit, comme on la croit, quand elle resserre son étreinte en répétant haut les coeurs, on va s’en sortir. 

 


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2 commentaires pour “Et ce détour qui n’en finit pas”

  1. Une pensée pour le loup en-allé, une autre comme porte-bonheur pour tes examens qui approchent, et un grand merci pour la magie que c’est, à chaque fois, de te lire.

  2. Et merci pour ton gentil commentaire. Je ne sais pas à combien de visionnage j’en suis pour Gainsbourg et Jane Birkin mais un bon paquet…

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