Le blog de Victoire


21/03/'13

S A I L

 

J’ai la peau d’une couleur indéfinissable, je crois n’avoir jamais aperçu dans le miroir un si piètre reflet de moi-même. Je suis épuisée comme je ne l’ai jamais été je pense, ou à tout le moins d’aussi loin que je me souvienne. Je tire et je tire sur une corde à rallonge, j’écoute à l’aube de la musique qui hurle pour me maintenir sur mes deux pieds : je danse pour ne pas tomber. Le printemps est là mais il hésite encore, il y a près d’une semaine à peine j’observais par la fenêtre le retour du grand méchant blanc; cette neige tour à tour encensée puis détestée, quand on retourne notre veste parce qu’elle ne veut pas retourner la sienne.

 

Dans ma boîte aux lettres, l’autre soir, un paquet cadeau contenant le trio de films de ce jeune réalisateur prodige québécois que j’aime tant. Quelques jours plus tard, on regardait les amours imaginaires en grignotant des cookies au spéculoos sur mon lit, et j’ai réalisé que contrairement à ma première vision de cette histoire il y a trois ans, je n’ai eu aucun mal à comprendre la moindre expression, même dans la scène où Anne Dorval parle avec son accent terrible. Je reconnaissais les rues de Montréal, je reconnaissais les mots, les insultes, et je sursautais à chaque fois en répétant oh ça me manque, ça me manque. Le lendemain, je discutais justement avec C. par écrans interposés, elle me montrait l’accumulation de neige sur le rebord de sa fenêtre. Dans la soirée, justement encore, un courriel de mon ami écrivain J. C., rédigé comme toujours en police times, corps 12, italique et bleu marine, démarrant comme toujours par « Ma Victoire de ma musique », et narrant la naissance de son enfant-livre prévue pour septembre. Montréal m’appelle, attends-moi j’arrive.

 

Il faisait bleu quand je suis arrivée avec ma mère en face de cette ancienne caserne imposante en briques rouges, celle située juste à côté de ce théâtre que j’adore. Il y avait cette immense affiche tout près de l’entrée, avec ce titre de spectacle, 88 constellations. 88, c’était il y a vingt-cinq ans, l’âge que j’ai aujourd’hui, l’année charnière qui le sera parce que je l’ai choisie comme suit, l’année d’un livre, l’année d’un diplôme en édition & littérature, l’année d’un déménagement, l’année des grands changements. Constellations, comme celles que je visualise si distinctement au dessus de ma tête et qui relient en pointillés et l’un à l’autre les moindres événements qui m’atteignent. Les constellations qui donnent un sens à tout ce qui m’arrive, ces regroupements lumineux qui brillent plus fort que les autres et auxquels j’ai décidé de consacrer vingt-cinq chapitres entiers. Je n’avais encore rien vu des appartements à l’intérieur et pourtant quelque chose tressaillait déjà à l’intérieur de moi. Le premier, non, le deuxième, ah non, le troisième, c’était le même, le quatrième, pareil, le cinquième, ah ! La verrière sur le ciel, la vue sur le tout Bruxelles, les fenêtres gigantesques et l’escalier en colimaçon. Jamais je ne me serais imaginée dans un environnement remis à neuf de bout en bout, j’imaginais des murs qui chuchotent des histoires et des parquets qui craquent. Et pourtant, en entrant j’ai su : ce sera ici chez moi. Il y aura une bibliothèque gigantesque avec une échelle pour atteindre les livres du haut, il y aura mon piano à queue et l’été on m’entendra jouer de la place du marché.

 

Les jours défilent à perdre haleine, le temps s’essouffle au même rythme que moi, et presque avril, déjà. Je ne décolle plus les yeux des pages de mon mémoire, j’ai atteint non sans une certaine fierté quatre-vingt deux pages que je remettrai demain à quelqu’un qui, d’une simple rature rouge, pourrait réduire ces mois de travail à pas grand chose. Je suis verte de fatigue mais bleue, vraiment bleue de peur. Alors pour le reste, il y a la tradition breakfast du vendredi matin avec les gaufres homemade à la mousse de framboise, il y a la virée chez Ikéa et E. qui s’allonge dans les lits moelleux, il y a cette petite desserte vert d’eau en cadeau à moi-même et cette affiche, réalisée par C., qui dit que c’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière et que j’ai imprimée puis encadrée puis posée dans mon petit appartement. Il y a eu ce cadeau d’anniversaire dont j’ai soigné l’emballage avec le plus de minutie possible, pour mon amie C. qui a tellement le sens du détail, et le brunch la veille du jour J. dans son appartement décoré d’une manière si parfaite. Il y a eu le dîner de soutien au joli fanzine pour enfants Cuistax dans cet endroit qu’on voudrait garder pour soi situé tout au bord du canal, il y avait des épices dans tout le repas jusqu’à dans la tarte au chocolat et la salade d’oranges, et nos discussions effrénées de filles en goûtant ces saveurs que nous ne connaissions pas. Il y a eu ce détour par le marché, seule, dimanche matin, et ce temps infini que j’ai pris pour faire mon choix parmi les multiples échoppes, et puis le carrot cake délicieux confectionné par S. dans sa petite maison reculée. Et cette manière qu’il a eu de sortir de sa veste une bouteille de vin puis des œufs en chocolat comme un magicien. Il y a eu ce moment où j’avouais, un peu honteuse de tant de narcissisme, n’avoir toujours pas fait le deuil de ne pas posséder cette beauté folle qu’ont ces filles sur qui on se retourne, et, à cet instant précis un message de mon amie L. en road trip aux Etats-Unis qui disait je viens de croiser ton sosie, ça m’a rappelé à quel point tu es jolie. Il y a eu des journées très très grises, de celles où on aurait dû rester sous les draps, mais emportant ces gens à qui on tient plus qu’à soi-même pour que les draps les protègent, eux aussi. Il y a eu des journées plus douces, comme celle d’aujourd’hui, avec le soleil éclaboussant mon visage, quelques gouttes du parfum « tarte au citron » au creux de mon poignet et le dîner de ce soir dans ce restaurant gastronomique qu’on ne peut atteindre qu’en traversant l’eau en petit bateau.

 

Sail, donc, on lève les voiles et on s’offre au vent, parce qu’il nous restera toujours les tempêtes, quand.

 

 

 

 

 

 

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