Le blog de Victoire


3/02/'13

on meurt de froid

Fin de semaine, pause, trêve. 

Vendredi soir. On a rendez-vous au pied de l’immeuble de C., avec des ballons gonflés à l’hélium accrochés à nos poings serrés et dans nos bras des gâteaux aux glaçages multicolores. C’est une surprise; son sourire est gigantesque, mais pas autant que son ventre qui semble abriter une colonie. Il n’y a pourtant qu’un petit loup, là dedans, une louve même, avec un prénom déjà tout décidé : Eléa. Eléa comme dans la nuit des temps. J’aurais été fière comme un paon, moi, de porter un prénom choisi par Barjavel. J’ai hâte de la rencontrer. Je quitte la fête à la sauvette et vais chercher S. dans ma petite voiture rouge. On parle de ce ce quotidien à reconstruire chacun de son côté. C’est beau c’est dur c’est apaisé c’est triste c’est nostalgique c’est attendri, ils sont pensés, nos mots, elles sont pansées un peu, nos peaux.

Samedi matin. On entre dans ce parc immense par une grille fermée au quartier vibrant des alentours de la gare. A l’entrée, des boîtes aux lettres empilées. La maison est minuscule, à l’intérieur tout est à refaire. Dans les habitations autour, des artistes, des enfants, des balançoires, une galerie d’art. On hésite. Je me verrais vivre ici, je crois, dans cet écrin de poupée, dans ce monde hors du monde. Un jardin au coeur d’une ville. Un pas dans l’herbe, l’autre sur l’asphalte. J’y pense beaucoup quand, plus tard, je grignotte mon carrot cake qui goûte Montréal. J’y songe encore en défilant dans cette exposition et en griffonnant sur des post-it des services ou objets à troquer contre une ou deux oeuvres. J’y réfléchis, enfin, au milieu du brouhaha, quand la fête bat son plein et que j’entame mon énième verre de vin. J’en rêve cette nuit, j’imagine le carrelage et la forme du bain.

Dimanche midi. On discute de notre beau projet journalistique, et on réalise à quel point il prend de l’ampleur, de la forme. On est réunis autour d’une table, dans une petite boulangerie, où M. s’affaire pour tout à la fois prendre soin de nous, participer à la réunion et s’occuper de ses clients. J’ai l’envie de lancer une rubrique de chroniques littéraires, d’entrer en partenariat avec les maisons d’éditions belges; de voir ma boîte aux lettres se remplir des dernières sorties d’ici, de lire et d’écrire jusqu’à plus soif. A nouveau, je m’échappe avant la fin. Je m’assieds dans cette grande église. Sur les sièges, des photos de Sophie, ma grande amie envolée il y a de cela dix ans jour pour jour. Il y a dix années, donc, quand je me rendais chaque soir après l’école à l’hôpital, mon cartable fermement noué sur mes épaules, et que je m’efforçais de dénicher une surprise différente par visite. Je me souviens que mon imagination s’essoufflait au même rythme que son petit corps, et qu’elle mettait du coeur pour ne rien dévoiler  de ces jours-après-jours peu à peu découragés. Je me rappelle de ces rubans turquoises noués autour de nos poignets le jour de l’enterrement, que nous avions gardé ensuite comme pour marquer notre appartenance à une communauté. Cette communauté d’enfants devenus adultes, aujourd’hui, devenus parents parfois, responsables, grands. A la fin de la cérémonie, il y a eu cette chanson, sa préférée, la passion, et puis des vidéos d’elle sur la plage. En regardant ces images, je l’ai trouvée si jeune, elle qui avait été toujours été de quelques années mon ainée. J’avais oublié qu’elle n’avait pas pu, forcément, grandir avec moi. Et j’ai tremblé, face à une telle absurdité. Et puis je me suis ressaisie, et j’ai loué cette candeur qui ne quittera jamais ni son visage, ni son image.

Ce soir, on a dîné de dim sum avec C., et j’ai pu déballer mes cadeaux d’anniversaire d’après l’heure. Un carnet et deux romans. Au dos de l’un deux, entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson, il est écrit :

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le coeur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires. ». 

En un week-end j’aurai fêté tout à la fois la vie, la mort, l’hier, l’avenir, les projets neufs. Ce qui était, ce qui n’est plus, ce qui sera.  J’aurais grand besoin ce dimanche soir de mots-secouristes aux accents-brancardiers pour m’emmener dans un environnement blanc, feutré et apaisant.

 

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