Le blog de Victoire


11/02/'13

Chapitre sept

Ce matin là j’étais comme à mon habitude installé à la terrasse témoin de l’incident du chewing-gum (rose), j’étais captivé par les pérégrinations de mon roman fraîchement entamé; une histoire de voyage et de plage.

J’étais tellement emporté par mon récit que la passion l’emportait sur mon café que je laissais refroidir négligemment sur le coin de la table. J’en étais à la page vingt-sept quand ça s’est produit : d’abord un parfum, léger et sucré, que je n’ai pas saisi tout de suite. C’était un peu comme le mélange des sens lorsque l’on dort : quand on rêve si fort qu’on a le sentiment que cette musique là, ce bruit, cette odeur fait partie du songe en court, et que cette réalité, parfois décousue à en pleurer, nous semble tout de même plus vraie que vraie. Eh bien voilà : ce parfum-là me semblait sortir de mon livre, se mêler aux aventures et au grain de peau de mes héros dorés.

Un autre incident, cette fois-ci plus tangible, me fit sortir de ma torpeur : celui d’une mèche de cheveux posé sur ma page vingt-sept, parce qu’une jeune fille lisait par-dessus mon épaule. Elle a lu cette phrase du milieu de la page, je suis nue sur une plage sans bord, je me suis retourné pour la regarder : c’était elle, ma jeune fille sautillante, mon inlassable attente, c’était elle, le parfum poudré : elle, parfaitement elle, identique à mes souvenirs pastels. Elle a souri tellement large que ça en paraissait presque douloureux, ça lui creusait des fissures à la commissure des lèvres. J’ai mis un instant avant de m’exprimer, mais avant toute autre chose c’était sur son prénom que je voulais l’interroger : il fallait que je mette un mot sur ces mois d’attente, sur ces heures et ces heures de patiente évidence.

Elle a ouvert la bouche et a essayé d’articuler son prénom, mais aucun son n’est sorti de sa gorge. Alors je l’ai embrassé, je l’ai embrassé pour lui rendre sa voix, je l’ai embrassé pour panser ses paroles aphones, je l’ai embrassé et elle m’a rendu cent fois mon baiser. Quand on a réussi à se décoller l’un de l’autre, elle est parvenue à murmurer “Orfée”, sans même y songer j’ai répondu “je sais”, elle m’a pris par la main, et on s’est mis à courir, à dévaler les pentes les rues les bordures, à trébucher sur les pavés les trottoirs les plaques, à grimper les murets les collines les montagnes de la ville. Je n’avais pas la moindre idée d’où Orfée m’emmenait avec tant de hâte, pas le moindre indice mais ça m’était bien égal. On est arrivé au pied d’une vieille bâtisse un brin délabrée, on a monté deux à deux les marches en bois qui chantaient au contact de nos pas, et on est arrivé chez Orfée.

C’était un grenier, une mansarde à quatre murs de quatre couleurs différentes. Sur le plafond, une voie lactée était dessinée, d’un mouvement noir un peu chiffonné, comme mélangé avec les doigts, et puis quelques constellations à la peinture argentée. La pièce était tellement minuscule que le lit d’Orfée occupait presque tout l’espace. C’était un appartement-lit, un appartement-mer de draps froissés, un je-ne-sais-quoi qu’on a pas besoin de nommer pourvu qu’on ait l’envie d’y naviguer. Une petite fenêtre éclairait d’un faisceau les oreillers empilés, il faisait froid : un froid qui rend bleu, qui rend triste un peu.

J’ai attiré Orfée contre moi et je l’ai serré contre ma poitrine. Je sentais son coeur contre mon coeur : ils discutaient, conversaient, débattaient sur des grandes interrogations, débattaient, oh. Ils battaient tellement, aimantés l’un à l’autre; la pulsation de l’un alternait à celle de l’autre. Nos battements se succédaient d’une manière tellement régulière qu’ils ne laissaient pas la place au moindre silence entre nous : ça faisait  dans nos ventres comme un vrombissement, comme un rugissement bestial. J’étais dévoré, elle était dévorante, nous étions ensemble affamés d’un mal animal.

Vous trouverez l’intégralité de l’histoire d’Orfée dans le toujours aussi joli 3petitspoints magazine d’Isabelle Laydier. Ce chapitre a été illustré par Fanny Dreyer, demoiselle au potentiel gigantesque avec qui j’ai eu le bonheur de partager un thé et une part de carrot cake lundi dernier. Merci mesdemoiselles, encore.

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Un commentaire pour “Chapitre sept”

  1. Justement l’autre jour je me demandais quand ‘Orfée’ allait réapparaître… Elle semble faire valser la vie tellement fort. Tout emporter sur son passage. Ça donne envie de la rencontrer pour de vrai, de vrai.

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