Le blog de Victoire


7/01/'13

pour la traversée il t’aurait fallu des épaules, du corps.

A genoux, je décroche une à une les décorations du sapin minuscule. Je débranche à regrets la guirlande lumineuse qui entourait les branches piquantes, c’était ma veilleuse d’hiver et l’avoir allumée là, près de moi, toutes les nuits me manque déjà. Je m’assieds ensuite à ma table, du papier et une boîte débordante de lettres, de dessins et de tickets de cinéma près de moi. Je consulte le tout et à travers le flou de l’eau dans mes yeux, l’âme à la mer, à l’amer : j’écris, vacillante, huit pages de mercis. Il est une heure du matin, le sommeil attendra. Je décide d’apporter à S. ses cadeaux dans la première heure de ses vingt-quatre ans. On ne devrait jamais décider de quoi que ce soit la nuit, quand le noir décuple en mille les histoires d’espoir et de désespoir. Le lendemain soir je transporte l’arbre à une main, en traçant sur mon trajet un chemin d’épines vertes. Je le dépose dans la rue, avec quelques uns de ses semblables, et je prie pour qu’il ne reste pas là trop longtemps.

Debout, je fête mes vingt-cinq ans. A minuit zéro une je souffle sur ma bougie parfumée pumpkin soufflé ramenée de New-York. Ma cousine a cuisiné pour moi des pastéis de nata que je grignote avec gourmandise pour mon petit déjeuner de reine esseulée. J’arpente les boutiques avec ma mère qui m’offre de quoi me rhabiller de la tête aux pieds. On déjeune chez celui qu’on appelle le petit monsieur, celui qui nous reconnait à chacun de nos passages depuis treize ans et qui illumine à lui tout seul son restaurant qui manque un peu d’allure. S. me rejoint avec de la tarte au citron, une peinture à milles détails de notre histoire et des carnets décorés de grelots et de constellations. Je sanglote un peu contre son épaule. Il ne faut pas pleurer le jour de ton anniversaire, il proteste, parce qu’il sait bien que c’est pareil chaque année. Je ne sais pas pourquoi ces larmes-là me semblent moins salées cette fois. La journée continue et je n’en finis pas d’être choyée. Par des appels d’ici, de Paris, de Montréal, par des livres illustrés, un verre de vin et un restaurant avec quelques uns de mes précieux, par un bandeau de laine moutarde homemade, une promesse d’escapade et bien du reste encore. Je m’endors en remerciant ma chance d’être une enfant gâtée d’un quart de siècle, oh déjà.

Blottie, je serre contre moi ma vieille amie d’enfance, A. On a rendez-vous à la gare, il fait nuit noire, et on se fait au même instant la même réflexion : oh, tu portes toujours la même odeur. Et ça nous rassure, toutes les deux, en simultané.

En apesanteur, je nage tous les soirs jusqu’à l’épuisement. J’invoque le sommeil par brassées résolues, mais mon corps exténué ne peut pas grand chose contre mes pensées effrénées. Je descends en peignoir au sous-sol de l’immeuble, frissonne et compte mes mouvements par cent. Je remonte en laissant dans l’ascenseur ma trace en quelques gouttes chlorées. Je prends un bain brûlant, à l’excès toujours, et frotte ma peau au savon à la verveine. J’enfile mon pyjama de petite fille, celui qui a le haut et le bas assortis, et je me glisse dans mes draps en espérant tout bas être plus forte que l’insomnie cette fois.

Recroquevillée sur mon lit, je discute avec A. qui, de l’autre côté de l’Atlantique, m’emmène voir la neige par caméra interposée. Je lui raconte ma peur d’éteindre ce je ne sais quoi qui pétillait comme de la limonade sous ma peau là-bas, de laisser s’échapper s’effilocher s’émietter ma Montréalité.

Attablée je me plonge dans des lectures pour mon mémoire de fin d’études. Ça parle de littérature jeunesse, de promotion et de patrimoine, ça parle de tout sauf de cœur brisé et c’est très bien, comme trêve. Trêve encore les discussions avec D., à propos de son bébé-confetti et du reste, la galette des rois maison chez E., trêve toujours la soupe et les trois sortes de chocolat partagés avec P., et nos idées qui se rencontrent toujours à la perfection. Trêve enfin les jus de fraise-menthe avec E., les appels quotidiens avec G., les séances de cinéma entre copines. Trêve ou crève, l’un rattrape toujours l’autre à temps, heureusement.

Assise couchée debout à genoux enlacée dans mes propres bras, je me bats contre le manque qui me prends au ventre, un manque animal, dévorant. J’ai un cœur à sevrer de trois ans de battements, et même si bien entourée je meurs à l’intérieur de n’avoir plus personne où aller.

 

 

 

 

 

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