Le blog de Victoire


12/01/'13

Elle ne se souvenait que de ses mains.

Au début, on ne sait pas que c’est le début. Au début, on ne sait pas que les choses commencent. Et on sait encore moins qu’un jour tout sera fini. Au début, on se souvient un peu de rien qu’il y a eu avant. On y pense comme à une maison qu’on n’habitera plus jamais. Au début, on est pas certain que les rêves sont bien des rêves. Et puis au début, surtout, on ne sait pas combien de temps ça va durer. 

L’hiver est là, pour de vrai. Pas un hiver en demi-teinte, gris pâle et tiède comme celui collé à nos peaux depuis mon retour au pays. Non, un hiver vrai, un hiver franc : bleu ou blanc, le ciel ou nos lèvres, bleues ou blanches les heures, l’écharpe fermement nouée autour de la gorge.

 

Cet amour de treize secondes était le premier de ses amours. C’était à la fois le plus court, à la fois le seul qui durerait toujours. 

L’autre soir je roulais sur l’autoroute, très vite, sous la pluie qui tombait, très fort. Arrivée chez T., je lui ai avoué que j’avais passé le trajet à écouter Biolay à plein tube, à pleins poumons, en plein air, et que ça faisait quatre jours que je m’évertuais à essayer de prendre des billets pour son concert à Bruxelles mais que l’écran m’affichait erreur à chaque reprise et que ça me rendait folle. On a fait le tour de sa maison, folle elle aussi, avec le balcon qui donne sur le parc immense, le beau parquet, le feu ouvert, les petits objets, le chat minuscule, H. qui joue Einaudi au piano et l’arbre de Noël qui n’est pas un sapin mais un arbre avec de belles et grandes branches ceinturées de guirlandes de lumière. Sous ce dernier, quelques paquets pour mon quart de siècle, contenant entre autres trésors une lanterne à vœux à envoyer dans le ciel et puis; une place pour le concert de Biolay. Plus tard j’ai soufflé sur des bougies et des cerfs-volants sur un gâteau au chocolat en forme de papillon, on a parlé livres et livres avec mes copines de l’université et j’ai réalisé à quel point c’était bon de les retrouver. Sur le chemin du retour, quarante-deux minutes très exactement, les lampadaires longeant l’autoroute qui font de la Belgique le pays le plus visible depuis l’espace se sont éteints quatre fois. Boum, boum, boum, boum.

 

Peut-être qu’il y avait eu un incendie. Il y en a des terribles. Ca prend dans les rideaux, ça grimpe le long des murs, ça chauffe comme un enfer et il y a de la fumée comme du velours noir. 

J’ai accompagné mon père, antiquaire, dans son tour en salle de vente. Je l’ai écouté commenter les oeuvres avec une expertise terrible, en estimer la valeur, détecter les faux grands et les vrais méconnus. Il y avait ce portrait prétendument de Georges Sand, moi j’avais les yeux comme des soucoupes et mon père n’était pas dupe. Ce n’est pas elle, il disait. En partant, le monsieur aux cheveux blancs, celui qui anime les ventes aux enchères, a couru après moi. Vous êtes Victoire?  J’ai acquiescé, surprise. Il se souvenait de moi, il y a vingt ans de cela, accrochée à la main de mon père; robe à fleurs et lunettes rondes. Je n’aurais jamais pensé dire un jour il y a un vingt ans de cela. 

 

 Il y a des amours en forme de presse-agrume. Ils vous coupent en deux, comme une orange sanguine, et puis ils vous pressent. Et on y laisse tout son jus. Il ne reste alors qu’une pelure amère, tout juste bonne pour la poubelle. 

J’ai reçu un message qui disait Neige, et rien d’autre. Et dans ma boîte aux lettres : une grande étoile dorée, une moyenne et une petite argentée, et deux coeurs minuscules; et rien d’autre. Je sais le destinateur de ces missives anonymes, j’imagine ces rappels de ce que nous étions parsemés sur sa route, coincés entre des pavés d’asphalte, et j’entends sa respiration qui coince comme une locomotive cahoteuse. J’ai le sentiment d’en avoir déjà trop dit, alors je choisis le silence comme réponse; ce qu’il y a c’est qu’ils m’écorchent les cordes vocales, ces battements aphasiques, ce dialogue aphone.

 

On se noie et on croit qu’on se noiera pour toujours, la bouche remplie de toute une marée haute où flottent des restes de tempêtes. 

Je suis entrée dans cette librairie toute jeune de trois mois, ouverte à quelques pas de chez moi. J’ai eu ce fourmillement dans le ventre, en découvrant la sélection parfaite, les illustrations de Sendak tapissées sur le plafond. J’ai eu ce fourmillement dans le ventre en pensant au livre, au livre et à demain, cette démangeaison douce-amère :  je crois bien que c’était de l’espoir.

 

Alors elle s’est levée. Au fond de sa mémoire, elle nous a trouvés. Nous étions nombreux, ceux qui avaient disparu, les uns sur les autres, du sable plein les chaussures, dans un endroit oublié, très loin du monde et très loin du temps, où l’on n’était ni vieille, ni triste, et où la mémoire était une amie qui ne trichait jamais. 

Ce soir, nous sommes allés au théâtre, avec D. Arrivés sur place et avant le début du spectacle, on a commandé un verre de vin rouge. J’ai dit que ça devait être ça, vieillir, avoir l’envie de son verre de vin. Il m’a répondu que pour lui c’était plutôt le besoin d’une tisane avant les draps, qui marquait l’âge qu’on a. J’ai pensé au thé que je bois avant de rejoindre mon lit depuis l’âge de sept ans. A sept ans, donc, quand je grimpais en catimini les marches matelassées de notre grande maison hantée, que je rejoignais mon père sur le grand canapé bleu pendant qu’il regardait son émission à la télévision, et qu’il m’apportait une tasse fumante que je sirotais appuyée sur ses genoux. J’avais mille ans, à sept ans, et j’aurai toujours sept ans, dans mille ans. C’est ça qui est terrible, c’est ça qui est grand.

 

Le spectacle de ce soir, c’était Kiss & Cry, du cinéaste Jaco Van Dormael, la chorégraphe Michèle Anne De Mey et puis l’écrivain Thomas Gunzig à la plume formidable dont sont tirés les extraits là-haut. Je sais que la pièce passera par Montréal cet hiver, j’imagine que par ailleurs aussi, alors je n’en dirai pas plus que ceci : ce moment m’a donné furieusement envie de faire quelque chose de mes mains, quelque chose comme danser caresser attraper trembler serrer créer toucher vibrer. Que je me suis sentie chanceuse, chanceuse d’être Belge, aussi. Quand on est sortis du théâtre, il neigeait pour de vrai. Ma rue, tout à l’heure cimetière de sapins abandonnés dans l’attente d’être emmenés, a pris une allure toute neuve ainsi drapée de blanc. Et ils ont eu l’air fiers, les conifères, finalement habillés d’hiver.

 

« Elle ne se souvenait que de ses mains » par WebTV_du_Rond-Point

Un commentaire pour “Elle ne se souvenait que de ses mains.”

  1. Ca va faire un an, un an que je parle de ce spectacle et que je vous envie vous les Belges d’avoir Kiss&Cry [et aussi Kiss&drive dans vos journaux ;)] et je crois que je vais leur courir après jusqu’à Paris cet été tellement j’ai envie de voir leurs mains danser…

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