Le blog de Victoire


20/01/'13

les jours feutrés

Un flocon. J’ai perdu ma voix et plus je parle, moins l’on m’entend. Les gens tendent l’oreille quand je veux dire quelque chose, je répète et je m’essouffle, mes cordes vocales ne me répondent plus, ne répondent plus de rien, à rien. A côté de ça, j’ai les lèvres qui se craquèlent de part en part, mon sourire se fissure dès qu’il tente de s’élargir. Je sais bien que ce sont des maux d’hiver, mais je me dis que c’est en révolte de n’être plus embrassée, que ma bouche joue à la porte close.

Deux flocons. J’ai passé un morceau de soirée avec ce pianiste de Strasbourg brièvement de passage à Bruxelles, celui applaudi il y a cinq ans de cela dans le théâtre où il avait le visage grimé. On est resté une heure à discuter dans ce café démodé, avec des néons qui faisaient mal aux yeux, une serveuse aux cheveux décolorés et des hommes ivres de solitude. De la fenêtre on voyait des gens courir, des ambulances défiler, on avait le sentiment d’être au centre du monde, du monde de la nuit. On était là, au milieu du chaos calme, mais hors-champ : je buvais lentement mon infusion camomille, et je lui prêtais ma tasse pour qu’il se réchauffe les doigts.

Trois flocons. Je suis allée au théâtre trois fois, cette semaine. Une fois avec D., qui m’a préparé un repas de maître en trois secondes et demie; les fauteuils rouges étaient moelleux à en mourir, et le vin, encore plus rouge, a rendu notre soirée cotonneuse comme il le fallait. Une autre fois avec S., un drame grec librement adapté que je n’ai pas aimé, malgré le talent évident des acteurs, parce que trop de cris, trop d’intensité, trop d’impudeur. Mais j’ai adoré la décoration du théâtre, avec la vieille télévision qui ne diffusait que des images du ciel. Et puis la dernière fois, hier soir, avec C.: le bureau des histoires, cette pièce que j’avais déjà vue il y a quatre ans mais qui m’a semblé encore plus sensationnelle que la première fois. L’homme à côté de moi me disait en riant qu’il fallait que je change de place, si j’étais malade comme ça, ce à quoi j’ai répliqué que mais non, ça vous fabriquera des anticorps; à la fin de la première scène il m’a chuchoté qu’il se sentait déjà plus fort.

Des tremblements, ceux qui m’assaillent la peau à tous les instants. Le froid d’ici me paraît plus insupportable que celui, pourtant plus intense, de Montréal. Pour pouvoir m’endormir je suis obligée de prendre chaque soir un bain gigantesque. La tuyauterie semble souffrir d’hiver elle aussi, et le tiède ne fonctionne pas sur moi alors je remplis des casseroles et je fais bouillir de l’eau, je la verse dans la baignoire avant d’y glisser mon petit corps piqueté de frissons.

Du blanc recouvert de blanc, c’est ce à quoi ressemble Bruxelles aujourd’hui. J’aime particulièrement le bruit que font mes pas sur la neige, ou plutôt celui qu’ils ne font pas : ce craquement, presque imperceptible. Ce silence feutré, presque ouaté, m’émerveille : on a l’impression que dehors chuchote, avance sur la pointe des pieds, ne veut pas réveiller. J’ai marché entre les bourrasques, mon écharpe fermement serrée sur mon capuchon relevé, je me suis endormie dans une salle de cinéma et à la fin du film il ne neigeait plus.

La tempête, lorsqu’il m’a tendu ce sac rempli de quelques parcelles de nous. Et l’ouragan, quand j’ai porté à mes propres lèvres le thé coeur tranquille que je destinais à sa gorge, à son ventre, pour apaiser de loin ces battements sur lesquels je ne pourrai plus poser mes mains.

L’évidence, quand je me suis réveillée un matin avec le titre de mon futur livre dessiné sur la main. Et le thème, à défaut de l’histoire, qui liera de fils d’or le défilement des pages, et le chemin des personnages.

Le printemps, dans ces moments où je photographie le ventre de plus en plus rond de D., en songeant au loup lové là-dessous, quand j’emporte un découpage de Kitty Crowther et que je teste cette nouvelle épicerie au carrelage désuet et magnifique, le printemps quand je reçois un courriel de Jaco Van Dormael juste avant de défendre mon rapport de stage devant un minuscule jury à l’université, quand on pense à moi pour les belles occasions à saisir, le printemps quand je remplis des bocaux transparents de bonbons et de savons au citron et que je me prépare de limonade et de la soupe de courgettes homemade, le printemps quand je reçois par la poste le foulard d’une demoiselle parce qu’elle s’était souvenue que je le lui enviais il y a quatre ans de cela et par la poste encore mille mélodies dans une enveloppe blanche, quand je prends la route avec des copines pour assister à l’enregistrement d’une émission télévisée et que j’ai envie de pleurer avec les éliminés, le printemps quand je planifie mes rendez-vous doux à Paris et que je m’imagine dans cette boule à neige qui recouvre presque toute entière la tour Eiffel; quand je m’imagine ensevelie là quelque part dans le silence, précisément, de la rue Mouffetard.

 

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Un commentaire pour “les jours feutrés”

  1. ouiiii vive le printemps !!!

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