Le blog de Victoire


27/12/'12

si je t’aime prends garde à toi

La nuit a été courte. Tu viens de passer ma porte « pour la dernière fois » pour la deuxième fois, de m’étreindre mille fois « pour la dernière fois », de serrer mes doigts entre tes doigts. La nuit a été courte. J’ai vidé dans ma tasse de porcelaine les dernières parcelles du thé Amour, celui que je t’avais offert pour tes vingt-deux ans je pense et que tu avais amené ici pour en partager la fin avec moi. Avant de porter Amour à mes lèvres, j’ai plié le petit paquet noir en cinq et je l’ai glissé dans la boîte posée sur l’étagère au dessus de mon lit. J’avale douloureusement ce mélange d’amande et de rose, ma gorge tente en vain de faire barrage au reste de nous qui s’enfuit déjà. Amour brûle déjà le fond de mon ventre, Amour se consume sous ma peau. La nuit a été courte. Tu es arrivé hier soir les yeux encore brillants d’espoir, mais je pense qu’au fond de toi tu savais déjà. Tu avais quinze minutes de retard, et j’arpentais mon appartement minuscule en songeant au pire, je suffoquais de peur et d’inquiétude pour toi. Tu es arrivé enfin et je me suis effondrée, j’ai pris quelques minutes pour reprendre mon souffle pendant que tu me prêtais le tien, tes deux mains posé sur mes épaules, en répétant mon prénom tout bas. Je ne sais plus dans quel ordre notre soirée s’est déroulée, ça n’a été l’affaire que de quelques heures et je crois pourtant qu’on pourrait écrire un livre entier sur la manière qu’on a eue de se quitter, en faire un film, une oeuvre, le récit d’une vie. On a commencé par pleurer, longuement, souvent, à ton tour et puis au mien, puis au nôtre en diapason. Tant d’eau. Tant de mouchoirs chiffonnés jonchés sur mon tapis gris. On a ri aussi, beaucoup, tu as maugréé souvent, mais doucement, contre mon coeur capricieux que tu pointais du doigt. Tu as fait des blagues légères, et je me suis mise à rire, une bonne dizaine de fois. Et me voir rire t’as fait pleurer, à chaque fois. Tu es tellement belle, tu disais. Et te voir pleurer de me voir rire me faisait pleurer mais ça ne te faisait pas rire de me voir pleurer de te voir pleurer de me voir rire. Quel cercle infernal. La nuit a été courte. On s’est blottis dans les quatre coins de mon appartement. Sur le fauteuil. A table. Pliés en deux fois deux sur mes draps. Tu es partout, chez moi. Il y a des messages de toi sur tous les murs, dans tous les recoins, accrochés, même, en suspension sur le plafond. Tu es descendu fumer ta cigarette. J’ai voulu mettre de la musique. Quand tu es remonté, c’est Jacques Brel qui a débarqué, avec ses grandes paroles, ne me quitte pas, j’ai dit oh non, tu as éteint en grommelant tais-toi, tais-toi. On a parlé de nous, beaucoup. Et puis d’autres choses, aussi. De choses légères, de choses moins. J’ai découvert un nouveau point de beauté sur ma main. Tu as essayé, si c’est un point de beauté, c’est un signe que tu ne dois pas m’abandonner. J’ai frotté, frotté. Le point de beauté est resté. La nuit a été courte. Je t’ai servi un bol de soupe. Tu as tourné ta cuillère dedans pendant de longues minutes, pas très convaincu. Et puis tu t’es pris au jeu, et tu t’es resservi. Ca m’a rassurée. Je t’ai demandé pardon, des centaines de fois. Je le sais pourtant, que ça ne sert à rien d’être désolée. D’être un bourreau de ton coeur. Un tourment vivant. Nous nous sommes fait la même réflexion à plusieurs reprises j’aime tout de nous, même notre fin, c’est fou. On s’est même figurés à certains moments qu’on parviendrait à ressortir apaisés de tout ça. C’était un leurre, évidemment, c’était léger parce qu’on choisissait d’oublier pour un temps. Et puis la réalité à nouveau, fracassante, dévastatrice et… inéluctable. La réalité comme un raz de marée. Le moment où il a fallu que je nous replonge dedans, où il fallu que je chuchote, il faut que tu t’en ailles, maintenant. Je voulais t’accompagner jusqu’à ta porte, parce que c’était à moi de m’en aller. Mais tu as refusé. Je t’ai entendu descendre les marches quatre à quatre le souffle coupé. J’ai collé mon front à la grande baie vitrée. Et je t’ai regardée disparaître dans le noir. La nuit a été courte. C. m’a téléphoné de New-York, là où la nuit, justement, promettait encore d’être longue. J’ai laissé ce qu’il me restait d’eau foutre le camp. Je sens au fond de moi que la décision que j’ai prise se devait d’être là. Qu’elle est juste pour toi. Qu’elle est juste pour moi. Un raz de marée. Je suis déchirée, tiraillée et dévastée.

De te faire. ça. à. toi.

Dans le pays où je viens de passer ces trois derniers mois, celui que tu détestes parce que tu es persuadé, à tort, que c’est lui qui m’a volé à toi et qui n’a jamais voulu me rendre, on n’utilise pas le verbe « quitter ». Là-bas, dans le grand Nord, on dit : laisser. Je te laisse, donc, je te laisse à des lendemains vrais, à des frissons sans demi-mesure, à des promesses qui pourront te rendre au centuple toute cette beauté terrible que tu as à partager encore. Je te laisse à des lendemains moins batailleurs, à des peut-être plus rare, à des toujours moins effilochés, sans compromis à concéder. Tu serais prêt à nous accepter encore, moi et mes trois-quart de coeur qui tambourinent pour toi, à signer pour trois ans supplémentaires, ou dix, ou mille. Je sais. Mais je sais aussi qu’il faut que je nous laisse, que je nous laisse pour des battements entiers.

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3 commentaires pour “si je t’aime prends garde à toi”

  1. <3

  2. Ces mots, tes mots, résonnent comme des milliers de tambours indiens à l’intérieur de mon coeur.

  3. Encore un roman qui s’échoue. Mes yeux te lisent, et mon cœur ressent. Perdue de compassion, à des centaines de kilomètres, des milliers peut être, j’aurai voulu écrire tes mots qui sonnent si justes et qui raconte pourtant une histoire si commune. Mais elle est extraordinaire pour chacun qui la vit. C’est ça la vie: juste des moments effilochés.

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