Le blog de Victoire


14/12/'12

Le Nord au coeur

Plus qu’un reste de semaine à me nourrir toute entière de toi, Montréal, à attraper grand des mains, du coeur, du ventre, des yeux (surtout des yeux) tout ce que tu poses sur mon chemin depuis plus de trois mois. Je m’ennuie déjà tellement de toi, Montréal. C’est moi qui m’en vais pourtant, alors pourquoi j’ai le sentiment que c’est toi, toi qui me quitte et me laisse là? Je te raconte partout, en mots brouillons, en mots rapides dans mon agenda, en mots clés dans mon carnet de voyage, celui qui a de la misère a rester fermé tant il déborde de cartes d’affaires et de tickets de cinéma. Je te raconte partout et pourtant j’ai une peur bleue – pâle, évidemment – de t’oublier. D’oublier ces moments seule dans un café, seule jamais longtemps parce que tu mets au quotidien des rencontres impromptues sur ma route, Montréal. Cette après-midi là c’était un garçon qui partageait ma table, qui m’a abordé en me demandant « excuse-moi, tu danses le swing?« . Oublier les bagels encore tièdes dans le papier kraft entre mes doigts, et mon pas pressé pour rentrer et pouvoir les dévorer à la juste température. Oublier mon coeur qui battait la chamade quand j’ai découvert Habitat67 de l’intérieur pour la première fois, et l’envie d’y rester toute une vie, de m’y blottir dans un coin, comme un chat. D’oublier ce trajet dans le bus avec cet homme habillé en femme, qui a perdu l’équilibre et m’est tombé dessus en disant « tu connais la joke du gars saoul dans un bus? » en riant aux larmes. Oublier le chaï latte goûté dans tous les cafés parsemés dans tes rues, Montréal, et oublier le goût du meilleur que j’ai pu siroter, du fait maison, longuement infusé et préparé juste pour moi. Oublier le goût des biscuits à l’érable, aussi, ceux en forme de feui

lle évidemment. Oublier ce concert terrible terrible un samedi soir, et ce sourire à l’unisson que trimballait le public à la vue et à l’entente de ces deux soeurs sur une même scène, ma bataille pour les photographier avec un photographe officiel à l’objectif qui faisait quinze fois la taille du mien, mais la satisfaction de les voir les aimer quand même, mes clichés, et de les voir commenter par un « Victoire, t’es vraiment hot« . Oublier la sensation de ce premier vrai grand froid, -15°C, et des moufles d’A. posées sur mes oreilles pour les protéger en attendant que le sapin soit prêt. Oublier le sapin, justement, le trajet pour le ramener à la maison, et le manteau et l’écharpe et les gants qui embaument follement la forêt, et la décoration minutieuse, et le calendrier de l’Avent aux chocolats immangeables, et Noël avant l’heure. Oublier la saveur de la meilleure limonade au monde, la manière dont je me faisais une obligation de ne l’appeler que comme tel, et de commander « une meilleure limonade au monde s’il vous plait » à la petite dame qui sait déjà à peine la porte passée pourquoi je suis là. Oublier la brioche au citron vert et chocolat blanc de V. glissée dans mon sac. Oublier le salon du livre de Montréal, le sourire de l’éditeur au kiosque face à moi, et ce livre en cadeau; une histoire de chagrin et de tricot de larmes pour l’esquiver. Oublier la table payée à notre place dans le salon de thé.

Oublier Alphée des étoiles et la tendresse avec laquelle son père peut parler d’elle. Oublier la tempête annoncée pour minuit passé, et l’attente, interminable, qui aura eu raison de moi. Oublier la surprise, finalement, du premier matin blanc. Oublier le livre de poésie à emporter, sur le comptoir du bar populaire, et les mots de L. sur du papier rose laissés sur mon bureau. Oublier les marathons gourmands, la tarte au citron et les beignes à quatre-vingt sous. Oublier les mots qui ne se disent pas mais se lisent dans nos yeux, et se dire que c’est fou tout ce qu’on peut se raconter sans se parler. Fou aussi, la cadence folle avec laquelle on pourrait par contre se parler, sans s’arrêter. Oublier nos rôles de figurantes pour le dernier court-métrage de Stéphane Foenkinos, danser danser danser et faire teinter nos verres, feindre l’ivresse pour avoir abusé à volonté des muffins aux bleuets. Oublier le parfum qui porte le code de l’aller simple entre Paris et Montréal, et la dame qui affirme « c’est celui-ci que vous devriez porter, mademoiselle« . Oublier l’après-midi à le porter dans mon cou. Oublier cet autre parfum sur sa peau à elle, un parfum de transition entre hier et demain, un parfum doux-amer, amer-doux, qui porte un nom à apprivoiser pour le rendre léger. Oublier la voix cristalline-presque-transparente de cette chanteuse ce soir-là, et le restaurant clandestin, et « sauve qui 

peut la vie » écrit en lettres capitales dans un carnet encore vide. Oublier dans nos deux ventres cette fébrilité simultanée. Oublier les polaroïds et les photomatons ratés. Oublier la sleutch jusque sur mes chevilles, parce que porter des converses en plein hiver « ça a pas d’allure », ni de bon sens d’ailleurs, et oublier les chaussettes de laine blanche – des chaussettes d’écrivain trop grandes pour moi (parce que je ne suis pas écrivain, mais il paraît que ça s’en vient). Oublier les biscuits laissés en surprise sur la table par V., en formes de bonhommes d’étoiles de sapins de vampires de fantômes. Oublier la vie de colocation, sa petite main qui gratte à ma porte bleue-pâle le soir venu et les récits de vie sur mon lit ou leurs airs endormis les matins trop jeunes,

les coups de téléphone « sushis ce soir? je t’invite! » et les chaussettes de Noël accrochés sur le mur, qui portent nos cinq noms et qui se remplissent en secret. Oublier les chansons de gamins à chanter faux exprès pendant nos trajets pour oublier le froid. Oublier « le sandwich jambon-beurre à la mode d’icitte avec de la moutarde d’icitte » et les deux carrés de chocolat noir à la fleur de sel sur une assiette blanche, et oublier sa manière de dire « chanceuse…« . Oublier les mots qui sonnent toujours tellement justes de « mon ami écrivain« , sa manière de répéter dans chacun de ses ouvrages « j’apprends ton coeur par corps » de mêler coeur et corps en coeurps, de citer Eluard encore et encore. Oublier cette sensation que chez toi, Montréal, tout semble être lié : qu’il réside au dessus de nos têtes une sorte de constellation d’évidences, des points par points cousus entre eux par des fils de soie, des questions qui engendrent des réponses qui engendrent des questions qui engendrent des réponses qui engendrent des questions-sans-réponses pour avoir encore envie de cavaler et de dévaler des pentes. Encore encore encore encore.

J’ai peur de t’oublier, Montréal. Et je me demande bien pourquoi. J’ai pourtant bien cette idée dans ma tête qui me répète à et me répète à nouveau que. Que ce qui commence à Montréal ne s’arrête jamais. 

 

2 commentaires pour “Le Nord au coeur”

  1. J’ai des frissons vickou 🙂

  2. Le Canada était déjà le pays qui me faisait le plus rêver mais alors là…
    C’est si magique tout ça. Je l’avais déjà décidé qu’après la Nouvelle Zélande ce serait là bas. Tes mots me font envie.

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