Le blog de Victoire


21/12/'12

dernières fois premières fois

Les dernières étreintes, les derniers repas partagés, les derniers trésors dissimulés dans du papier de soie, les derniers croissants brûlants sur la table haute et les derniers bagels dévorés de justesse avant que le froid ne les atteigne, la dernière danse – n’importe comment – dans le salon et les derniers messages griffonnés vite vite vite et punaisés de justesse à la porte des colocataires, les derniers compliments avec l’accent tchèque – non mais tout le monde le sait, que tu es une muse –, la dernière séance de cinéma – Esimésac – un conte de magie qui parvient même à mettre en image l’ombre… d’un doute, les derniers pas dans une neige haute jusqu’aux chevilles – y trébucher une dernière fois et être sauvée du grand froid bleui sur mes genoux minuscules, ça vous prends un Québécois solide accroché à votre bras, les dernières grosses larmes qui dévalent mes joues sur ce continent sans mouchoir de soie pour les y lover – mais pourquoi tu pleures? -, les derniers messages qui répètent la vie la vie la vie,  le dernier trajet jusqu’à l’aéroport et C. qui m’y rattrape de justesse pour un dernier thé surprise, les derniers voeux dits et redits mille et une fois – prends soin de toi – la dernière phrase entendue avec les mots d’icitte – merci ma chouette, t’es fine – l’avion cloué au sol pour des dernières trente minutes oui mais supplémentaires, alors lire quelques dernières pages de l’Oiselière en sol montréalais, une scène d’amour brûlante de poésie tout à la fois crue, douce animale et dévorante – être dévorée, justement, une dernière fois de ce côté de l’Atlantique et ne pas attendre le ciel pour l’atteindre, la dernière vision sur le Saint-Laurent sinueux – à deviner ses vagues presque gelées une dernière fois dans l’obscurité, fermer les yeux ici une dernière fois et les ouvrir , alors…

 

Le premier sourire de mon père, le premier sous le même ciel que toi, les premiers welcome home,  la première pluie battante et les premières retrouvailles, le premier chocolat – belge! – chaud et mes mains de retour sur un volant pour la première fois depuis là, le premier pas dans mon appartement, le premier frisson qui trépigne dans mon ventre et le premier baiser à la volée, la première conversation déphasée, le premier jus des pommes de ma campagne,  le sapin qui clignote et le premier bain ardent à me colorer la peau aussi rouge vraiment rouge que les pétales de roses parsemés, là, sur l’eau transparente, mes affaires étalées sur le tapis, la valise ouverte et quelques uns de mes souvenirs de la valise et détruits, brisés, de là-bas bris ici, tout à coup : paniquer ne plus rien reconnaître ni l’odeur de chez moi ni mon reflet dans cette glace ni ces vêtements là ni mes livres ni mes draps ni la lumière trouver la pièce exigüe à pleurer se tromper de chemin quatre mille fois ne pas savoir par où commencer et encore moins par où terminer se dire ok là je vais mourir manquer vraiment de défaillir trembler à l’idée songer à s’évader ah et – respirer. Ses deux mains posées sur mes épaules, mes affaires rangées une à une, ah, vider une étagère et la remplir de Montréal, ah, apprendre à nouveau et apprivoiser mon espace, ah, allumer toutes les lumières et des bougies parfumées, ah, la feuille d’érable sucrée déposée sur le paillasson de mon voisin de palier, ah, les lettres dans la boîte qui porte mon nom, ah, le disque confectionné par V. qui tourne et qui tourne et la bouilloire qui fait trembler les murs, ah.

 

Je suis assise, les jambes croisées, sur le tapis gris, avec le sapin et ses guirlandes arc-en-ciel pour toute lumière. Un thé brûle entre mes doigts. Il est deux heures du matin, et je ne saurais pas dire l’heure qu’il est là – main sur le coeur – à l’intérieur. A entendre les oiseaux qui fredonnent dehors comme si l’aube en était à son meilleur, je parie qu’ils ne savent pas mieux que moi sur quel pied chanter. S. vient de me rejoindre et de poser sa joue contre mon dos courbé, tu reviens te coucher? Bruxelles attends-moi, j’arrive, et ça ira, tu verras, parce qu’il est hors de question que l’à venir me déçoit, ni que jamais, plus jamais, rien ni d’aucuns ne tente d’éteindre ce feu là niché dans les prunelles mes yeux, et j’exclus catégoriquement, comme une promesse ou un serment, l’idée que demain, aussi bagarreur batailleur ou querelleur qu’il puisse s’essayer d’être avec moi, ne me dé-Soie.

 

 

 

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Un commentaire pour “dernières fois premières fois”

  1. Bonjour Victoire,
    Je te lis depuis peu de temps mais néanmoins très attentivement…
    J’aimerai partir à Montréal de Septembre 2014 à Juillet 2015, je voulais savoir comment tu étais partie, dans quel cadre, si cela avait été difficile ou non. Ce serait vraiment adorable si tu pouvais me répondre.

    J’aime la façon ensoleillée dont tu écris, les éclats phosphorescents et si fragiles qui me parviennent à travers tes mots. Merci, bien souvent te lire m’apporte du réconfort.

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