Le blog de Victoire


15/11/'12

Orfée, Chapitre 6

Le chapitre 6 (oh, déjà) de l’histoire d’Orfée bordée cette fois-ci par le talent fou de Lucille Michieli, c’est ici, dans le merveilleux 3petitspointsmagazine. Filez y relire les premiers chapitres !

Je crois qu’on est restées de longues heures là, accroupies sur le trottoir; je dis de longues heures parce qu’à un moment donné le soleil s’est mis à bailler, à étirer ses rayons comme de grands bras et on a été obligées de plisser les yeux pour éviter d’être éblouies. Orfée s’est levée, à en quelque sorte imité le soleil, la lumière en moins, s’est frottée les yeux, et puis elle a dit :

– Tu viens? Cassandre, tu viens?

Je me suis mise sur mes deux pieds à mon tour, j’ai un peu titubé sur mes jambes engourdies, et je l’ai suivie. Nous avions parlé toute la nuit, de son chagrin et puis du reste : le parcours d’Orfée, le mien, les choix, les démons puis les futilités. Sans me targuer d’une définition parfaite des liens forts, la livraison d’un poids pesant lourd sur la poitrine devenu léger par la somme d’une nuit et de quelques échanges suffit à faire de nous des alliées inébranlables contre les vents du monde. Un peu de coeur brisé déposé d’une main à l’autre, un peu de colle en retour; et même s’il n’en reste pas moins vrais que des morceaux de coeur rafistolés ne restent que des morceaux de coeur plutôt que des battements entiers, de la colle et quelques mots suffirent à marquer l’empreinte : nous étions liées.

On a marché côte à côte en silence pendant quelques instants. Je ne ressentais pas le besoin de la questionner sur notre prochaine destination; nous avancions d’un pas identiquement régulier, tournions aux mêmes coins de rues sans nous concerter. Nous nous sommes finalement arrêtées sur une place bordée de commerces en tous genres. Orfée m’a indiqué une brasserie d’apparence quelconque d’un hochement de tête, nous sommes entrées et nous sommes assises là sans dire mot le temps de nous imprégner de cet environnement. Le jour était encore jeune, la lumière orangée diffusait ce qu’il faut de clarté pour éveiller en douceur les badauds encore engourdis de sommeil.

Des mélanges de parfums flottaient dans l’air : l’odeur du café émanant des différents bistrots, des Azhalées et des Rhododendrons sur l’étalage du fleuriste, celle des moteurs vrombissants et de l’eau de Javel ruisselant entre les bordures des pavés. Sans me concerter, Orfée a commandé pour nous des jus d’ananas (“avec du sirop de violette”, a t’elle ajoutée tout bas à l’oreille du garçon) et deux parts de gâteau au citron et graines de pavot. On a dégusté notre petit-déjeuner, bien installées dans le même mutisme léger, en reposant distraitement nos regards sur les petites vies environnantes. A un moment, Orfée m’a montré du doigt une terrasse de l’autre côté de la rue. Nous sommes sorties d’un même tenant de notre quart d’heure taciturne, et elle a dit :

– Tu vois, le garçon, là?

J’ai hoché la tête, sentant qu’elle allait forcément embrayer sur une suite. Ce qu’elle a fait, enchaînant mots après mots, omettant presque de respirer.

– J’imagine qu’il porte un prénom désuet, qu’il aime la couleur verte et déteste le lait quand il est tiède, qu’il porte pour déjeuner des pyjamas rayés mais qu’il dort nu dans des draps en lin, j’imagine qu’il ébouriffe ses cheveux face au miroir le matin et qu’il plisse légèrement les yeux lorsqu’il se regarde – d’ailleurs as-tu déjà réalisé qu’on prend tous un visage qui nous est propre lorsqu’on s’observe dans une glace? – je l’imagine fragile en apparence mais plus solide qu’il ne le pense, j’imagine qu’il travaille fonction de son inspiration donc par périodes, j’imagine qu’il a eu une enfance d’adulte et qu’il vit l’âge mur comme un gamin, j’imagine qu’il fredonne des airs qui n’existent pas quand il arpente la ville et qu’il oublie souvent qu’il vaut mieux songer tout bas, j’imagine qu’il a une soeur de plusieurs années son ainée, j’imagine qu’il aime à déterrer les secrets enfouis trop loin, j’imagine qu’il ne comprend pas les filles mais que la chose lui est bien égale, j’imagine qu’il danse d’une manière catastrophique mais follement drôle, j’imagine qu’il aime la confiture mais juste celle à l’abricot, qu’il s’en fait des tartines parfois à des heures incongrues, j’imagine…

Le temps qu’elle reprenne sa respiration, j’ai posé sur elle un regard interrogateur. Comme si elle n’avait pas eu besoin d’entendre ma question pour la deviner, elle a dit…

– Ca fait des mois que je l’imagine, et que je le regarde là, affichant l’air de rien à la terrasse du même café. J’imagine que quand il serre un autre corps contre son corps, la terre tremble et le sol vrombit sous leurs pieds, j’imagine que ça fait un bruit terrible que la terre entière entend, la terre entière sauf les enlacés qui n’ont plus aucun autre sens que celui du toucher.

Ni une, ni deux. J’ai posé deux billets et quelques pièces sur le comptoir, j’ai attrapé Orfée par le bras, l’ai attirée dehors – il faisait doux – et l’ai poussée, au propre comme au figuré, à se détacher des chimères pour la tangibilité.

 

4 commentaires pour “Orfée, Chapitre 6”

  1. Je vous dévore toujours Orfée et toi avec grand plaisir!

  2. C’est toujours un délice de vous dévorer Orfée et toi. Je me lèche les bouts des doigts et en redemande!

  3. Ahahah il m’a refusé un commentaire et me l’a en fait publié… Donc tu te retrouves avec deux…Désolée…

  4. Et c’est encore moi. Mais cette tirade sur son garçon imaginaire, elle est savoureuse-merveilleuse 🙂

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