Le blog de Victoire


16/11/'12

Comme au cinéma

Salon du livre de Montréal, jour 1. Il est tôt, un peu trop peut-être, ça sent bon le papier; on voudrait se faire une couverture de pages et se la remonter jusqu’au nez, poursuivre sa nuit dans un édredon mots-lletonné, de mille chapitres tricotés.

Adossée à ma table, je lis comme une forcenée, mais une forcenée poupée; j’ouvre à peine les livres de peur de les abîmer. A la fin de la journée, un monsieur m’avoue, amusé, qu’il m’observe assise là, dans la même position, depuis le début de la journée, à tourner les pages des livres comme si mes doigts allaient les brûler. Il se moque un peu, sans doute. Une heure ou une vie plus tard, il dépose un livre sur ma table, chuchote « cadeau » et s’esquive aussitôt.
Il ajoute,
– Pardon, c’est pas droit, j’ai de la misère à écrire avec ces choses là.
Je commence à feuilleter le dit ouvrage.
Ce que je veux te dire au fond, c’est que, outre tes yeux grillons et ta peau de lune rousse du mois d’août jointe sur mes yeux, il y a ce peu de mots que j’ai pour t’exprimer à l’essentiel, mais aussi tous les mots sur le bout de ma langue française pour te rendre bien réelle. En chair et contre moi. Je ne cherche plus mes mots, tu es mes mots. Mes seules mots utiles, en guise de terre. Et je me suis promis de ne plus rien voir d’autre que mes mots de toi eux-même.
/
Salon du livre de Montréal, jour 2. Je retrouve l’écrivain, présent lui aussi dès le jeune matin. J’ai emmené ses pages pour les lire, et mes yeux filent sans pudeur face à l’auteur.
Oups ! Regarde, il y a un oiseau qui vient de se poser sur le billot, juste là. Il te regarde, on dirait. – Un oiseau masqué, t’as vu? Avec un masque. – Oui, tout à fait, c’est une paruline masquée. C’est peut-être elle, ta chérie de la Baie… Qui sait? – Oups ! Elle est déjà partie. – Elle va revenir, tu verras. Observe bien autour de toi, surtout dans les prairies à côté de la maison, il y a souvent des parulines qui viennent chanter. – J’ai une idée ! Quand tu seras mort, demande au directeur de revenir me voir en hibou. Ils ont l’air sérieux. J’aime les hiboux, tu le sais. – D’accord, mon Louis-Marie. As-tu un hibou préféré? – Le harfang « de la neige ». Même si tu n’as pas des yeux de hibou. Mais tu as des cheveux blancs blancs blancs comme un harfang. – D’accord. Maintenant, mon garçon, viens vite, il faut retourner à la maison. Mon intuition me dit que ta grand-mère est en train de nous faire cuire des éperlans pour souper. – Tu sais quoi, grand-père, j’aurais aimé avoir des yeux bleus bleus bleus comme, toi, tu as. – Beau génie ! 
Le grand-père se penche au dessus de la tête de son petit-fils, pose son visage dans ses cheveux bouclés et, d’un coup vif, respire son petit-fils. (…). Fondu au noir. 
A genoux pour être à ma hauteur assise, l’écrivain me parle de ces yeux bleus bleus bleus qu’il connaissait bien et de cet acte insensé, insensé mais magistral, que celui de sentir quelqu’un au lieu de l’étreindre, le respirer au lieu de l’embrasser, s’en imprégner du parfum, le prendre dans son ventre, dans ses poumons, dans son sang donc en moteur jusqu’à son coeur… Au lieu de l’enlacer.
– J’aurais aimé ça, être le grand-père de quelqu’un.
Son regard prend le large, le vague à l’âme sans doute. Sa confession me laisse pantoise et là c’est moi, moi qui prend l’eau.
Fondu au noir.

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