Le blog de Victoire


8/10/'12

Etre aux oiseaux

Mes pas sur l’asphalte grignotent le tapis automnal, rue Alma. Le jour est encore jeune et Montréal s’étire lentement, il y a le clocher qui chante au loin et le silence d’une ville qui dort encore, on entend rien si ce n’est le craquement de chacune de mes enjambées sur les feuilles multicolores. Je porte sur moi l’empreinte d’une très courte nuit, quelques larmes de froid, une veste en tweed fermement cadenassée sous mes bras serrés et puis le soleil éclatant, avec l’air glacial en duel. /

Il est minuit passé, je rentre d’une fête la démarche éméchée et mal assurée. J’ai dans la tête cette phrase glissée plus tôt à mon oreille en me resservant un verre de vin rouge espagnol , tu m’inspires un sentiment de liberté. En avançant, je songe à ces frontières dépassées, celles qui vont au delà de l’Atlantique, au dedans de moi.  Je retrouve A. sous les grandes couvertures du salon, on refait le monde avec un thé cloud nine et des tartines au beurre d’arachides et à la confiture de bleuets. /

Le feu crépite dans la cheminée de la belle maison de North Hatley, il concurrence doucement l’Automne qui flambe sur les arbres, dehors. Des couleurs pâles ornent les façades en bois des maisons, sous les porches des rockin’chair se balancent. Je capture une larme d’Adèle qui, déjà, a oublié la nature de son chagrin. /

La nuit vient de jeter sa cape sur Montréal, je chemine jusqu’au métro. Un vieux monsieur, les mains tâchées de cambouis, m’interpelle, vous êtes très jolie, mademoiselle, ‘pis vous sentez bon, ‘pis j’espère qu’vot’ amoureux vous l’répète toutes les jours. On prend la même direction, ce qui nous laisse une dizaine de minutes pour se raconter. Il termine par un prenez soin de vous léger et désintéressé. Quelques jours plus tôt, je suis seule à une table d’un café scandinave. Je commande un carrot cake à la confiture de myrtilles, ce qui détourne l’attention de ma voisine de table qui ouvre sur mon assiette de grands yeux d’envie. Je lui propose une cuillère de mon dessert. Depuis, on partage encore des gourmandises, dans le café scandinave ou ailleurs, on arpente le boulevard Saint-Laurent, les librairies et les cinémas. Une autre fois encore, je discute avec un jeune couple avant d’entrer dans un restaurant. Le temps que je termine mon assiette, le garçon m’apporte une carte avec un numéro de téléphone dessus, au cas où tu voudrais prendre un café, puis, cinq minutes plus tard, mais tu ne viendrais pas prendre le dessert à notre table? Dans la rue perpendiculaire à la mienne, deux garçons me font de grands signes depuis leurs balcons. Dans le quartier des spectacles, je fais mine un instant de chercher mon chemin; je n’ai pas encore songé à demander de l’aide qu’on me le propose spontanément. A Montréal, les rencontres impromptues semblent être cousues au quotidien. /

J’énumère difficilement la somme des battements qui me prennent le ventre depuis que je suis ici. Je pourrais encore évoquer les brunchs de la fin de semaine, les oeufs bénédictines et le gâteau de pain perdu de R., la bière à la citrouille et le cidre de glace, les conversations qui me fichent de l’eau dans les yeux, les promenades au marché et les samosas grignotés sur le pouce, le vrai jus de pomme et les brioches au chocolat et à la fleur de sel, les spectacles complètement délirants d’ingéniosité et de créativité, la citronnade homemade à un dollar au coin de ma rue, les dimanches après-midi devant des bons films et la chasse aux m&m’s au beurre d’arachide, l’Halloween qui se prépare et les décors dans la petite ruelle, les kilomètres à pieds et les dizaines de restaurants, de bars, de boutiques à tester, les dîners entre colocataires des quatres coins d’horizon; du belge, du malgache, du tchèque, du québécois, les chaussons de laine offerts par C., le rayon enfants, immense, la grande bibliothèque, les cours de yoga, le sucre à la crème, la tradition du verre partagé tous les mardis soirs entre les amis du même quartier, le cidre de glace, le stage parfait dans une maison d’édition minuscule mais gigantesque de son audace, de ses idées, les liens déjà très forts noués avec des gens d’ici et d’un nouveau monde pour moi si rapidement tissé, les découvertes musicales, littéraires ou cinématographiques et les listes gribouillées sur des morceaux de papier, les pulls en laine de seconde main et les petits souliers de cuir, la Vie à plusieurs avec un grand V, le poème à l’encre noire sur les dalles grises de la rue Alma et les feuilles d’arbres qui le recouvrent, qu’il faut déblayer du bout du pied ou bien laisser là – pour deviner, et, puis, oh, tout le reste.

 

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