Le blog de Victoire


3/09/'12

Orfée – chapitre 5 – pour 3petitspointsmagazine

Les années défilèrent sur un même ton : défilèrent oui, comme des kilomètres de laines qui se détachent de la bobine. Un seul fil tiré par la force d’une même contrainte : la différence. Ma mère n’eut ni l’occasion ni le besoin de me rappeler à l’ordre quant à son projet de vie pour moi, je me démarquai naturellement des autres enfants dans mon âge. Ainsi je n’ouvris pas la bouche avant l’âge de trois ans, me contentant de regarder le monde avec des yeux ronds. Ce qui inquiétait les parents d’ordinaire laissait la mienne indifférente; je marchais, me baladais, indiquais du bout des doigts ce qu’il me fallait. Le reste, selon ses dires, arriverait à l’instant où il le faudrait.

Le “moment” arriva en plein milieu d’une après-midi ordinaire. J’étais assise sur l’appui de fenêtre – il s’agissait-là, parait-il, d’un de mes refuges attitrés. J’aimais à poser mon front contre la vitre froide, me reculer d’un coup sec et observer le dessin de buée ainsi esquissé sur le verre glacé; effacer la forme étrange avec mes petits doigts, puis recommencer. De la sorte je ne quittais pas des yeux le monde extérieur, et c’est sous cette observation méticuleuse que se libérèrent mes premiers mots.

Cette après-midi là, par un hasard étrange, se succédèrent sur le trottoir d’en face quatre personnages peu communs : un clown trempé de pluie, son maquillage dégoulinant gouttes par gouttes sur sa veste en tweed, un chat minuscule et un chien encore plus se baladant côte à côte et un homme portant sous son bras un vélo sans roues. J’ai suivi calmement des yeux le spectacle, ai tenté une approche en tambourinant de mes petits poings contre la vitre, et me suis finalement retournée vers ma mère. J’ai ouvert la bouche et ai dit, de la manière la plus naturelle du monde, “c’est loufoque, par la fenêtre, maman.”. Elle m’a alors regardée estomaquée, a secoué la tête comme pour être sûre de ne pas avoir rêvé, et m’a demandé de répéter. “C’est loufoque, par la fenêtre, maman.”. Loufoque. Loufoque. D’où avais-je bien pu enregistrer ce mot-là? Les semaines qui suivirent furent ponctuées par les exclamations des adultes face à ma langue enfin déliée. Ne sortait de ma bouche que des mots “compliqués”, tirés d’un français un peu pompeux que j’avais dû méticuleusement sélectionner. “Entourloupe”, “hurluberlu” et autres fantaisies émerveillèrent mon entourage, j’articulais lentement comme pour mieux savourer. Il apparu très vite que je ne m’étais tue aussi longtemps que pour mieux parler par la suite, et que derrière mon air hébété se cachait un enregistreur très précis, affamé de mots, d’adjectifs et de fantaisie. Mon vocabulaire s’enrichi par la suite de termes plus communs, mais de ce début là je gardai mon goût particulier pour les merveilles de la langue française.

Avec la parole vint le temps de l’entrée à l’école, que j’accueillis sans rechigner. Sans m’en rendre compte je me vis gravir les années, inférieures, puis supérieures, sans pourtant de ratures ni de triomphes. Je ne pris pas de réel plaisir à l’étude, préférant aux grandes théories les pages jaunies de mes livres de seconde main. Je passai alors le plus clair de mon temps entre mes lignes ou assise à regarder le monde; j’aimais observer les gens, les détailler, déceler chez eux un soupçon d’angoisse ou de bien être, capter un regard, une pensée, une mesquinerie tue. Cette passion pour l’autre me mena à bien des rencontres, fortuites ou encore provoquées par ma curiosité, mon souci d’humanité.

C’est par un de ces hasards là, au coeur d’un éboulis de sentiments, que je rencontrai Cassandre. C’est par un choix bien placé, une ruse d’amoureuse avant l’heure, que je touchai Raphaël.

Retrouvez les 5 premiers chapitres d’ « Orfée » sur 3petitspointsmagazine. Les illustrations (pour lesquelles mon coeur palpite dangereusement, oh) pour le chapitre cinq sont de Laura Riedinger, merci à elle ainsi qu’à Isabelle Laydier de faire de ce roman en devenir le recueil de tant de créativité emmêlée.

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