Le blog de Victoire


8/05/'12

Se recouvrir des mots d’un autre,

J’ai la tête trop remplie, ces jours-ci, de formules pompeuses, de lettres et de chiffres à mémoriser sans choix. Alors je n’écris plus mais je me recouvre des mots d’un autre, je m’y enfouis jusque sur les paupières, je les jalouse parfois, les envie, souvent, et les partage enfin, ici, avec vous.

 

« Car il n’existe pas seulement « cinq sens », ni même six, ou sept. Les sensations sont libres : elles se dédoublent, elles triplent, s’enchevêtrent, se multiplient. Les « cinq sens » désignent une idée restreinte du corps. Il n’affectent que les vieux corps, les corps caducs, ceux qui sont travaillés par le code. Il n’y a pas cinq sens; il y en a mille – il y en a autant qu’il y a de corps en vous. Et lorsque vous entrez dans ce qui s’ouvre d’une oeuvre d’art, vous avez mille corps, des centaines d’oreilles, des centaines de manière de toucher, de goûter, de voir : vous devenez un territoire vibrant où sont pulvérisées les perceptions ordinaires : les cinq sens tourbillonnent, violemment jetés hors de leurs limites, et s’abreuvent de milles détails qui les changent en lueurs mouvantes. Où vont les sensations? Où passe ce dont on fait l’expérience ? Les phrases peuvent le dire. Elles seules maintiennent l’émotion – la violence libre – qu’opère sur un corps une sensation. C’est un baptême en cascade, qui met en vie un corps – qui le fait apparaître. 

(…)

On est en avril 2004, mais c’est déjà l’été. Je ne sais plus où je suis, il y a partout des brèches. Les phrases, si ce sont des phrases – et il faut l’aventure d’une saison pour faire des phrases – ouvrent des brèches afin de s’y glisser pour devenir des phrases; et moi-même, avec elles, devenu le corps de toutes ces phrases, et devenu brèche, je me glisse. Ces phrases qui vous entrent soudain dans la tête, il ne faut pas se demander d’où elles viennent; il faut les vivre, et profiter des lueurs qu’elles éveillent en vous pour vivre ce que, précisément, vous n’aviez pas encore vécu. »

Yannick Haenel, dans « A mon seul désir »

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