Le blog de Victoire


18/11/'17

quelque part nous nous connaissons

Dans le bus vingt-neuf, depuis plusieurs fois, la même fille qui embarque au même arrêt que moi. Il y a cette transparence déchirante sous sa peau tapissée de trois ou quatre couches de poudre. Elle ne sourit pas, jamais, se tient raidie. Toujours debout, même quand elle est assise. Une ligne bien droite, du bas du haut jusqu’au sommet du crâne, un pieu métallique qu’elle cache sous son tricot pâle. Ses jambes aussi sont des tréteaux. Son sac à main, noir, verni, petit, tout serré contre son flanc, ne doit contenir que de quoi restaurer son masque. Elle a l’oeil noir. Environ seize ans de regard fixe. Elle a la bouche pleine et légèrement luisante, qui reflète les étapes de notre trajet commun. Elle a le cheveu si fin, si rigoureusement lissé qu’on voudrait le toucher ; on s’en prévient. Si on s’y laissait aller, j’en suis sûre, on se le garderait éternellement dans la main, et éteint. Je voudrais la saluer, lui dire que quelque part, nous nous connaissons, « quelque part, voyons, ici, nous nous connaissons ». Mais je crois qu’elle se fissurerait.

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21/10/'17

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Dans le bus soixante-et-un,
un vieil homme et une vieille dame sont assis côte à côte,
mêmes cheveux argentés,
mêmes béquilles argentées,
lui commente le paysage en détails, 
les traductions flamandes des noms de stations,
il rit parfois,
elle ne dit rien,
toujours rien,
puis se lève et s’en va s’asseoir
plus loin,
encore plus loin,
dernière rangée,
je suis dévastée je me dis,
je pensais qu’ils étaient deux,
le bus s’arrête,
la femme descend,
puis l’homme descend,
je les regarde marcher côte à côte,
je suis dévastée
de me dire,
qu’ils étaient deux.

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5/10/'17

en commun

Dans le bus vingt-neuf, un père debout tenait sa fille debout non pas par sa petite main, non pas par le col, mais par le berlingot de jus de fruits auquel elle était pleinement arrimée.

Dans le métro ligne six, un homme à béret et carré fleuri (qui lisait Tolstoï) s’excusait auprès de la dame à ses côtés d’occuper bien malgré lui un siège et quart.

Une trottinette quatre roues, laissée libre par son propriétaire, profitait de l’inclinaison des chaussées pour faire des allers-retours dans le couloir central du bus vingt-neuf.

Dans le bus vingt-neuf, une dame sans enfant tenait dans sa main droite, serrée à s’en cailler le sang, une petite poupée. Le nombre d’histoire qu’on peut faire avec ça.

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28/09/'17

29 encore

Dans le bus 29, une fille avait cette cicatrice qui lui tombait de l’oeil comme une larme. Comme si l’eau, à force, avait fini par creuser le sillon, l’érosion.

 

Dans le bus 29, une fille se regardait dans un miroir de poche et rangeait les cheveux de droite du côté droit, les cheveux de gauche du côté gauche.

 

Dans le bus 29, un homme très maigre faisait tressauter nerveusement sa jambe gauche. Il regardait fixement dehors, pas le visage légèrement de biais mais le front contre la vitre, avec les cils qui en frottaient les traces de doigts. Je crois qu’il voulait faire croire qu’il voulait bien voir alors qu’il lui aurait seulement plu de n’être pas vu.

 

Dans le bus 29, une dame cachait une bosse marquée dans son k-way. Elle s’accrochait à la barre de maintien, non avec les mains mais avec les bras, comme à un corps. Elle regardait les gens, les vrais corps mouvants, avec une méfiance raide, un air de dire non, surtout pas, je ne m’accrocherai pas à toi.

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20/09/'17

Il y a quelqu’un ?

Je me souviens du silence qui avait suivi. Un de ceux qui pèsent un camion et qui par l’empathie qu’on lui connaît l’avait laissée désolée. Je l’avais suivie au supermarché des marques blanches, on avait fait le plein de biscuits secs et de conserves. Ils ne tenaient pas dans nos bras alors on en avait mis certains dans nos sacs à main et d’autres coincés sous l’aisselle. A l’arrivée je l’avais regardée, moi indolente, elle bondissante, rire et passer de bras en bras. J’avais essayé de sourire. L’immeuble était insalubre et humide, surtout humide, je pouvais le sentir à la contraction de mes os d’épaules. Un robinet fuyait goutte à goutte dans un lavabo déjà largement roux. Un garçon minuscule faisait des allers-retours en scandant. Je me souviens m’être demandée si j’alignais déjà des mots à cette taille. Une pensée toute faite qui omettait qu’en mangeant moins on grandissait moins. Je me souviens m’être dit que ma toute première phrase à moi, « il y a quelqu’un ? » – « y’a que’qu’un » – disait bien moins que la sienne. Qu’on pouvait les comparer, pourtant. Jauger le poids de chacune. Mais que l’allégorie, déjà, me sauvait de l’horreur de ma propre parole. Lui, du haut de son mètre à peine, du bas de sa voix de fillette, disait franchement : police-partout-justice-nulle-part-police-partout-justice-nulle-part.

Les matelas jaunis étaient alignés dans les flaques. Parfois superposés. Je me souviens m’être giflée intérieurement,  rapport à mes insomnies. M’être engueulée m’être dit et toi, tu ne dors pas, tu ne dors dans ton PALAIS. En criant dans le cerveau, palais. On avait quitté la maison mouillée des sans-papiers comme on y était entrées, ensemble. Elle était désolée et moi j’en étais encore à tenter le sourire. Un demi-rictus, mi-lèvres, franchement risible, dont j’aurais pu d’ailleurs rire si j’avais eu la force d’élargir un peu plus la bouche. Le silence-camion ensuite. Deux ans plus tard, elle m’avait fait visiter le camp dans le parc. Il avait plu la veille et les tentes, débordantes de couvertures, faisaient fonction d’îles. Les enfants disaient des choses dans leurs langues comme s’il n’y en avait qu’une et ils avaient raison. Ils avaient des yeux magnifiques, clairs, des pigments jamais vus ici. Elle me les présentait, me présentait à chacun, répétant soeur avec une main sur le coeur. Encore en partant le silence, néanmoins. J’avais la phrase,  pourtant, à pas même un an. Avant de marcher, de fonctionner.

Il y a quelqu’un ? je demandais, il y a quelqu’un ? je demande.

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