Le blog de Victoire


8/09/'19

voilà voilà

J’ai fermé les yeux hier soir sur un fond de bruit de fête, quelque chose de rieur et d’éclatant, ponctué de basses augmentant et déclinant par nuées en fonction des portes ouvertes et fermées, des va-et-vient des invités du rez-de-chaussée. Quand je me suis réveillée, quelques heures plus tard dans le noir, la fête était terminée. Le silence était retombé sur notre vieille maison bruxelloise, un silence plein de nuit totale, d’une nuit pleine de nuit, d’une nuit toutes fenêtres fermées aussi. La tiédeur s’en est vraiment allée et le vent piquète peaux et pique gorges. On clôt tout le soir et peut-être même la journée, on sépare dehors et dedans, on cadenasse gentiment.

 

J’ai hâte de te vêtir autant que de retrouver mes étoffes, de certains symboles d’un corps retrouvé. Le cercle mouvant qui m’étire le nombril me manquera forcément, mais j’anticipe et j’y pense : mon corps ainsi redevenu mien impliquera forcément que le tien existera en temps que tien. Ton minuscule petit ventre, la façon dont il se gonflera. Ton père repassait l’autre jour un vêtement à toi, un blanc, à col voletant, d’une petitesse affolante, et de l’observer, de regarder son geste, la largeur de sa main et de son outil sur la gracilité du tissu qui te couvrira, d’en mesurer le contraste m’a bouleversée.

 

Il y a cette sensation cajoleuse de fête finie, de saison passée, de repli sur soi, sur les siens, dans nos mains, et je trouve dans ce feutrage un drôle de réconfort, quelque chose qui crie, oui, même si bas : voilà. Voilà le bruit, voilà les brises sont tombées, voilà voilà, tu peux arriver.

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13/08/'19

tigrer

Sans doute m’éveilles-tu chaque nuit à dessein, avec une régularité qui me ressemble et qui, peut-être, te ressemble aussi. Une quarantaine de jours avant ton arrivée et j’assiste, jusque là désarmée et vaguement excédée, à chaque matin qui pointe. Je me disais : peut-être m’encourages-tu, faisant trinquer tes os avec mes côtes à ces heures précises, à dénombrer, comparer, honorer chaque aube qui nous éloigne de ton arrivée. Un exercice d’aurore, alors.

Commençons par celle d’aujourd’hui : j’ai ouvert la fenêtre pour faire entrer un air résolument froid ; je dis résolu parce qu’il fait au moins tiède depuis des mois. C’est l’orage qui, hier soir, a tranché le paysage, le tigrant de lumières si vives qu’on pouvait les voir même paupières closes ou dos tourné. J’ai pensé qu’une saison venait mordiller l’autre, ça m’a réconfortée : c’est que tu arrives, que la tienne commence à prendre le pas. J’ai, comme chaque fin de nuit et début de jour, sorti mes ruses contre l’insomnie. La plus constante, c’est celle-ci : main sur l’oreiller, je dépose ma joue gauche dans ma paume. C’était une parade de mon père, quand j’étais très petite et que les soirées s’éternisaient, quand la venue de la nuit, justement, tardait. Il posait le dos de sa main sur la table à manger, chez des gens ou au restaurant, et j’y enfouissais mon visage en entier. Nos peaux devaient se tenir chaud, je m’endormais comme ça. L’habitude ne me revient que depuis que tu es là.

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23/07/'19

t’attendre m’attrape

T’attendre m’attrape comme mille rafales, mille secousses à dents pointues, mille mouvements paradoxaux dans un corps pourtant forcé à la presque immobilité. J’avais fantasmé un calme plein, une volupté, un temps bien mis à parti puisque limité, une efficacité douce, une période féconde, des coutures flambant neuves et d’autres renforcées. Je voulais pour toi des premiers murs infaillibles et flexibles à la fois, toujours droits mais modulables à la seule initiative de tes mouvements à toi. Ces moments existent : quand nous posons nos quatre mains sur toi, quand ton père dit bonjour mon garçon et m’embrasse le ventre malgré que je lui dise que ça me démange, quand je te retrouve, parce que tu es grand, à trois lieux différents de moi. Quand je réalise qu’une odeur particulière flotte déjà dans ta chambre, quand les aimés s’adressent à toi en se présentant à chaque fois, espérant que plus tard tu reconnaisses leur voix.

Je n’aurai pourtant jamais senti aussi fort la solitude, l’individualité absolue de chacun que lors de ces quelques mois passés absolument à deux, à trois. Jamais il ne m’aura semblé être aussi seule – c’est bête, c’est connu et c’est flagrant – seule à devoir, à pouvoir me tirer les pieds des gravats. Peut-être est-ce la conscience de te déposer bientôt dans ce monde-là, où chacun autour de toi sera bien forcé, fondamentalement, d’avoir les yeux tournés vers soi. Je sais en même temps que nous t’accompagnerons farouchement, que tu ne seras pas un puisque nous serons trois, que nous le sommes déjà. Que tu as choisi comme père le plus bienfaisant des garçons, le plus aimant, un tout-le-temps chantant, qui déjà te tient contre lui sans jamais omettre qu’il y a aussi moi dans ses bras. Que tu m’as choisie comme mère, que tu dois en connaître les raisons, qu’elles doivent être les meilleures, que tu saisis déjà ce que je ne comprends pas.

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8/06/'19

une excroissance

Les moments que je préfère sont ceux tout aux bordures de nos journées ; les soirs, évidemment, quand tu discutes avec ton père et que tu réponds à ses questions par une sorte de morse dispensé en petits coups. Mais les matins, surtout, quand la nuit semble m’avoir lavé le ventre de tout ce qui ne te concerne pas, quand je me réveille et te retrouve toujours au même endroit : enroulé sur toi-même tout en bas de ton espace à toi. Tu es comme bien installé sur mon bassin et te fiches de t’étendre de tout ton long ; ton corps crée une excroissance à un endroit très précis du mien, une irrégularité qui effraierait le commun. Et qui me fascine, moi. Je te réveille doucement rien qu’à la chaleur de ma main, et quand je te sens remuer je m’amuse à te faire voyager. Tu suis ma main d’un bout à l’autre de mon ventre. Tu t’étends, sans doute. L’excroissance s’étend jusqu’à disparaître, ou presque, je regarde mes doigts posés à plat qui s’arquent soudain et ma paume qui devient ronde de toi à chaque nouvel endroit.

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12/05/'19

ce sont toujours tes mains

C’était dans un dehors japonais où nous venions juste d’arriver, j’étais allongée sur un banc, la tête reposée sur ses genoux. Je m’assoupissais plissant les yeux de ce que le soleil soit si haut et qu’il fut encore si nuit dans ma peau. J’avais la main gauche négligée sur le ventre pour ne pas la laisser pendre dans le vide, quand j’ai subitement rouvert les deux yeux.

J’ai dit il vient de bouger. Fort !

Dix jours ont passé depuis et je deviens doucement savante de tes danses. Quand je m’allonge je sais que j’horizontalise tes murs et j’ai rendez-vous, à chaque fois, avec toi ; il faut que tu te tournes et te retournes, que tu te niches à nouveau. Je devine l’endroit précis où tu te trouves et t’envoie des signaux auxquels tu réponds, souvent. J’imagine ta très petite main ouverte à plat au centre de la mienne, je ne visualise jamais tes poings : ce sont toujours tes mains.

Ici des mouches assoiffées viennent nous boire dans les rétines et des chenilles pendent aux branches par des fils invisibles. Je t’écris d’une île sacrée où l’on ne peut ni naître, ni mourir, ni déraciner les arbres. Et où la mer embaume l’air jusque dans nos lits.

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