Le blog de Victoire


12/04/'18

le manteau ouzbèke

dans cette image, des informations
mon premier autoportrait sur pellicule, raté mais qui me ravit, pour ce qu’il m’ouvre comme fenêtre neuve,
le carrelage doré de la salle de bain de la chambre 410, le même que dans chacune des chambres de l’hôtel, toutes semblables, toutes quelconques, toutes confortables, aux mêmes draps tirés sur des lits trop grands et, dessous les chambres, le restaurant
où les hommes d’affaires dînent en regardant le vide fixement et moi
qui dîne en les regardant eux, qui pourrais trouver ça sordide mais qui me réjouis,
de ce silence, ce caractère impersonnel, de choisir ma table, de décorer ma chambre
avec rien,
et puis ce manteau ouzbèke, trouvé pour quelques roubles au marché d’Izmaïlovo,
ce seul jour de vent sibérien où je cherchais des trésors
en les voyant flous parce que je pleurais
et puis ce manteau, donc, déposé sur une pile de tapis,
que j’ai désigné avec ma main mauve,
la tête de la marchande hochée à la négative, big, big, trop grand,
un autre manteau proposé, plus petit, plus ajusté,
mais non, celui-là, le coloré,
ma main mauve insiste, je veux celui-là, ouzbèke,
qui sent la crasse et le froid,
avec les revers à fleurs au niveau des manches,
on dirait la parure d’un lit
qui serait mon dos

 

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12/03/'18

la chambre bleu pâle de Montréal

Ses cheveux ont eu cette fois-là l’odeur exacte de ma chambre bleu pâle de Montréal. Rien de lui ni d’aucune pièce n’avait jamais eu l’odeur exacte de ma chambre bleu pâle de Montréal. Je suis restée silence, j’ai gardé les paupières-portes, lourdes et verrouillées. J’ai pensé aux pieds, aux siens, jamais déposés sur ce territoire, celui-là seul où il m’a semblé être un jour parfaitement libre, où chez moi n’était que cette chambre bleu pâle de Montréal, dont je décorais les murs avec des sachets de thé, d’où il me semblait n’appartenir que les feuilles mortes crevées de chatouiller les fenêtre et n’emprunter que des draps que je mettais, après les lessives, des semaines à refaire miens. Où l’on ne s’inquiétait jamais pour moi. Ses cheveux ont eu cette fois-là l’odeur exacte de ma chambre bleu pâle de Montréal et je me suis satisfaite de refermer le poing dedans, de me réfugier dans ma main réfugiée dans ses cheveux, comme je fais toujours parce qu’il y a matière et que la matière, ça tient.

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1/03/'18

à offrir

J’ai cette amie chère qui a le matériel en indifférence. Je veux dire qu’il lui échappe – littéralement – de ses mains vers celles des autres. Même s’il est adoré. Encore davantage s’il est adoré. Chez elle il fait blanc chaud, il y a très peu d’objets, s’il y a de l’investissement c’est dans la lumière qu’il se concentre essentiellement. Posséder ne l’intéresse sincèrement pas, lui semble sincèrement insensé. Quand elle m’a dit qu’elle avait quelque chose à m’offrir pour mes trente ans, j’ai été curieuse. Pas que rien ne me soit jamais venu d’elle : il y a eu mes mains sous les siennes, pour des livres, par exemple, plusieurs fois, mais je sais combien l’idée d’investir dans un objet pour l’offrir lors d’une certaine occasion lui est peu naturelle. Elle a tenu à venir me le déposer à la maison, elle venait « pour m’offrir le cadeau de mes trente ans ». J’ai trouvé l’initiative symbolique et, venant d’elle, d’autant plus mystérieuse et émouvante. Elle est arrivée l’air ravi, un tube de carton dans les bras, et dans le tube de carton il y avait ceci : plusieurs feuilles de papiers – chacune dissemblable de l’autre – incrustées de feuilles, de branches et de pétales de fleurs. J’ai trouvé ça très beau, d’abord, puis terriblement cohérent. De me voir offrir par elle, peut-être inconsciemment, quelque chose à offrir à mon tour. J’ai commencé par lui écrire une lettre à elle, que j’ai glissée dans un livre qu’elle finira sans doute par céder à un autre. Puis j’ai écrit à cette dame, aimée même si rencontrée une seule fois une seule heure, aujourd’hui en partance, à mourir, je veux dire, espérant que ma lettre lui parvienne à temps et sachant que de posséder cette lettre, ce papier, ne serait plus la question. Dans un moment, j’aurai envoyé chacun de ces papiers offerts par cette amie chère qui a le matériel en indifférence.

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8/02/'18

dans le métro ligne cinq

Dans le métro ligne cinq, rame bondée, cet homme profondément endormi pourtant isolé sur la rangée de quatre sièges. Visiblement sale, saoul, seul. Il a la tête qui repose et ballotte dans le vide. Il a, surtout, la main droite rangée dans le blouson fermé, par un petit interstice dans la tirette. On s’attend à ce qu’il ouvre sèchement les yeux et sorte de la veste un pistolet en or jaune ; hurlements dans la masse uniforme et canon, finalement, pointé contre sa tempe crasseuse. Moi je vois qu’il a la paume ouverte dans le blouson, côté coeur, et je l’imagine bercé par les bang bang de son organe ; j’imagine qu’ils sont son assurance d’être toujours là vivant dans la rame, si personne ne le voit lui au moins il se sent ; j’imagine qu’ils sont le dernier bien qu’il puisse contenir dans sa main.

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4/02/'18

dire voir toucher

Dans le bus vingt-neuf, ce couple de jeunes filles qui, entre deux baisers, discutent sans discontinuer. Chacune est sourde, ou muette, ou les deux. J’essaie de faire l’inventaire des gestes et de leurs variations, j’observe comme les mains coupent, tournent, indiquent, cognent, comme les doigts pianotent dans l’air ou sur un poignet, sur une joue, un front, un nez. A ce que raconte l’une, l’autre opine et acquiesce, continuellement. Ce ne sont pas les mains de l’autre qu’elles fixent, pourtant, je vois bien la ligne d’horizon qui relie leurs yeux à toutes les deux. Je devine que ce qui se joue autour doit être un décor estompé, du mouvement qui joue l’indice, mais que la condition de la conversation se trouve ailleurs, et qu’elle est sine qua non : pour pouvoir s’entendre, ne jamais cesser de se regarder. Et si l’autre devait se perdre dans le paysage, s’il fallait ramener l’autre à soi, à la conversation, une autre condition : se toucher.

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