Le blog de Victoire


22/07/'16

c’est une couleur que tu ne comprends pas

 

– Comment te dire, je crois qu’ils ne s’en rendent même pas compte.

– De quoi ?

– Qu’ils ont constamment les mains et la bouche l’un sur l’autre. Que quand l’une rentre de la pièce d’à côté où elle avait dû s’absenter, l’autre souffle de soulagement, comme si, vraiment, pièce d’à côté égale autre continent. Ils décrivent, en alternance, un voyage qu’ils ont fait tous les deux, il dit, parlant d’icebergs, « c’est une couleur que tu ne comprends pas » . On voit qu’ils l’ont fait cent fois à la façon dont leurs phrases respectives s’enchaînent comme tirées d’un monologue, jamais l’un qui interrompt l’autre ou bien le reprend sur le déroulement. Ils y étaient tous les deux, dans la scène, tous les deux ont pu voir le cerf cavaler après leur bagnole de location, cent fois donc ils ont dû la dire et pourtant, tu vois, s’avalant des yeux ils se saoulent aux paroles de l’autre comme si c’était la première.

– Qui est le public  ?

– C’est à moi qu’ils racontent mais je ne suis pas vraiment la destinataire. Je les devine ravis d’être là mais sais aussi l’importance de ma présence devenue, si pas superflue, au moins relative, comme tout le reste relatif : les contraintes, les gens, l’argent.

– Même le danger ?

– Surtout le danger.

– Tu t’en souviens ?

– Je m’en souviens bien. Je sens distinctement le nombre de kilomètres de terre et de mer de sa peau à la mienne, l’hostilité du décor lorsqu’il ne s’y trouve pas.

– Et l’exotique ?

– L’exotique est systématiquement abrogé par sa présence à mes côtés. Où il est, notre ville tant que celle-là ou cette forêt où l’on ne parle pas notre langue, c’est chez moi. Aujourd’hui, les observant, m’est étranger ce que j’ai pourtant connu.

– Forcément.

– Comment ?

– Puisqu’il ne s’y trouve plus.

 

 

 

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20/07/'16

c’est tout de même la mer et c’est tout de même l’été

La mer est à cinquante mètres.

Il y a de la place mais je m’allonge sur le pan de plage strié, ondulé par les vagues, humide et déserté par les autres parce que raide comme du plancher ; le sable fait cambrer mon dos et saillir les os de mes hanches. Il y a une bande sonore – ce qu’ils peuvent courir et ce qu’ils peuvent crier – il y a cette odeur que ne porte que cette mer-là, de poissons, de couteaux et d’hectolitres de pluie, une odeur contre laquelle celle d’une crème solaire ou d’un été de quarante-huit heures ne peut rien.

La mer est à trente mètres.

Je dis toujours : pas besoin de lunettes noires pour les yeux noirs.

La mer est à dix mètres.

Je pense à elle qui, toisant les corps moitié nus des gens sur la plage, me demande incessamment : je suis comme elle, comme elle alors ? Les enfants boivent au goulot sans respirer, lapent tout l’air de la bouteille qui se tord dans un bruit de plastique à l’agonie.

La mer est à trois mètres.

Je me retourne, menton dans le sable, à plat ventre pour la traquer. Il y a au sol l’ombre de mes cheveux et celle des goélands. Si je ferme les yeux, je sais qu’elle se rapproche à la température du vent. Je rampe en arrière, comme un chat, la mer aussi est à plat ventre, plus rapide que moi. La mer est un chien de berger qui nous cerne et nous siffle pour nous rassembler, je lui laisse mon île incommode pour rejoindre la mêlée.

 

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18/07/'16

qui éclatent et rebondissent autour de moi

La cohue s’amorce dès la sortie de l’escalier mécanique quand, arrivée au sommet, je pose mes deux mains sur les épaules de cet homme, lui-même immobilisé par la foule, statique et un peu démuni. Je le pousse le plus doucement possible pour éviter de buter contre son dos et de provoquer derrière moi collisions et chutes en cascade, comme des dominos. Le quai numéro douze n’est pas noir de monde, il n’est pas noir ; le quai numéro douze est chamarré, envahi de t-shirts, de shorts, de valises et de bouées bariolées. On y danse, on y chante, on y tape dans ses mains, on s’y agglutine, on se salue ou on orchestre, parce qu’on a quatorze ans et que c’est ainsi qu’on le fait à cet âge, des adieux à haute teneur dramatique : intolérables et faits d’interminables étreintes, à se confier des choses à l’oreille, à pleurer un peu et à se balancer, enlacés toujours, sur un pied puis sur l’autre. Sur le quai numéro douze, des colonies, des navetteurs, des chiens, des touristes, des citadins en mal de décor. Une sacrée foule que, l’attendant elle, j’observe en m’inquiétant. Je ne sais rien des réminiscences qu’il lui reste de cette période, elle qui, profondément je le sais, chérit l’autre pris individuellement mais pour qui, avant, le produit de l’individu ajouté à d’autres individus, la multiplication des gens dans un lieu, l’agora, la foule donc, ressemblait à s’y méprendre à une bête, à une masse épaisse et sombre, uniforme et terrifiante. Je voudrais absorber la foule, l’enterrer dans mon ventre et en porter le poids, aboyer dégagez ! ou au moins taisez-vous !, avaler la foule avant que la foule ne la dévore, elle. Un train arrive, ce n’est pas le sien. C’est celui pour la mer du Nord – si grise qu’elle puisse être c’est tout de même la mer et c’est tout de même l’été – dans lequel la foule s’engouffre, joyeusement et jouant des coudes, presque dans sa totalité. Les portes se ferment, ça fait comme le dernier son de siphon dans la baignoire, le dernier tourbillon, quand ne reste plus au fond qu’un fond d’eau : un son rond. Le quai est vidé, je suis soulagée. Le train démarre et le silence est retombé sur la gare.

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13/07/'16

les voyages immobiles

En théorie c’est de cette quiétude dont j’aurais besoin, de cette grande trêve dans ma campagne faite de pelouse fraîchement tondue et de crapauds contents, des halètements qui sortent par minuscules à-coups de la gueule de mes loups et des traces humides que laissent leurs truffes sur les dalles de béton, des roseaux, des rosiers, des jambes nues, des vêtements qu’on ôte un à un et qui gisent à l’envers, un à un toujours, au long du chemin. La vérité c’est qu’elle me rend nerveuse, l’immobilité, vaguement troublée par la bande-son chuchotante d’une petite brise dans les feuillages du peuplier, c’est qu’elle me rend mobile, l’immobilité, cette immobilité. Je sais qu’il y a sous le limon un monde qui grouille, une sorte de mégalopole où tout se passe, mais à moi il faut des gens à qui me frotter, à épier quand ils s’échangent des banalités, à moi il faut le bruit et les odeurs qui se superposent, s’enchainent ou se font querelles, à moi il faut le boucan, le bordel, il me faut, un pas sur le passage piéton en attendant mon tour, lever le nez vers le ciel en même temps que cet homme, échanger ensuite avec lui un air entendu et qu’il rétorque le premier ouais, ça va tomber ! La ville en plein air quoi, débordante et débordée, et seulement là je crois, dévorante et dévorée, je peux moi prétendre à l’arrêt, à l’immobilité à la terrasse d’un café. Alors qu’ici je passe mon temps à gigoter, du genre mauvaise nuit sur mauvais matelas, à me demander en culpabilisant ce que je vais pouvoir foutre de cette immobilité-là. Il fait très chaud, je pense que l’étang m’occupera, j’enlève ma culotte et j’y entre comme ça, je ne me l’étais jamais permis ni avant ni depuis lui, à cause des grandes carpes, des branchages et des orties traitres. Il avait proposé qu’on s’y jette et je n’avais pas dit non, je ne disais jamais non à rien puisqu’il avait toutes les chances, j’étais prévenue, de déguerpir le lendemain. Il y a des courants, le voilà mon mouvement, c’est froid et c’est chaud, par intermittences des courants glacials sont induits par la vase qui empoigne mes pieds jusqu’aux chevilles et m’oblige à avancer lentement. Je m’enchante deux secondes des reflets et de la sensation de l’eau trouble sur mes seins mais déjà, apathique et triomphante, c’est l’immobilité qui revient.

 

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8/07/'16

chroniques humaines

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le facteur que je ne reconnais pas, lui sursaute puis se reprend, entonne bonjour puis mademoiselle puis mon nom de famille, je suis surprise je dis oh bonjour, oui. Dans la rue, un homme bedonnant, savates, t-shirt blanc et petit chien traînaillant, soupire, me prend à parti pour que je me plaigne avec lui. Un enfant, accroupi au sol, rassemble avec ses doigts des crasses en petit tas. Un garçon d’une douzaine d’années, en maillot de foot bleu vif, sort de chez lui et cavale comme un dératé, je pense qu’il a un bus à prendre puis me souviens qu’à cet âge on ne parvient qu’à courir, impossible de marcher. Une dame asiatique tend du gingembre au grossiste. Une petite fille, penchée sur un berceau, tape dans ses mains face aux yeux, qui louchent ferme, de son frère. Un flic dépose une amende, un riverain proteste. Une vieille lisse son chemisier en satin, dit à une autre ces trucs-là faut même pas les r’passer, ‘comprenez. Mon marchand africain – il devient mien dès lors que je le retrouve chaque semaine – me fait tâter ses bananes plantain. La baraque à frites est active et trouve toujours client. Une Indienne porte son foulard à l’envers, les extrémités pendant dans le dos, comme les Indiennes le font. Deux petits vieux écrivent des textos devant un expresso. Des roses trémières fleurissent partout entre les dalles des trottoirs crasseux, des mauves des noires des bleues. Des inconnus installés en terrasse ont entamé une conversation, discutent à distance sans oser s’inviter à la table de l’autre, c’est con. Une serveuse expédie d’une pichenette sa clope terminée dans le caniveau. La kermesse bat son plein, des gosses sont assis à cheval sur le comptoir aux canards. Le maraîcher promet, on aura des abricots la semaine prochaine. Un eurocrate en costume cravate desserre discrètement sa ceinture d’un cran. Un vieillard très beau, les mains jointes dans le dos, attend son bus patiemment. Deux amis se repèrent de loin et se sourient sur dix mètres, un peu gênés, avant de parvenir l’un à l’autre. La gueulante grinçante du camion-poubelle fait froncer les sourcils, les poussières du chantier font cligner les paupières et porter les mains aux fronts, en visières. Un jeune homme rajoute du tabasco dans sa bolo. Un taxi stationne devant un building. Une femme voilée rajuste celui de sa voisine. Un autre me dépasse avec un bouquet de pivoines en main, de l’eau coule goutte à goutte des tiges recouvertes d’aluminium. Des Américains échangent de façon exubérante, à coups de superlatifs enthousiastes, comme les Américains peuvent faire. Le vent fait une drôle de coiffure à cet homme. Une grincheuse dit comment une femme aussi intelligente peut dire une chose pareille. Une mère noire a habillé ses deux gamins de la même manière, des chaussures aux bérets, nos routes se séparent à un croisement, je les retrouve au suivant. Un crachat tombe d’une fenêtre, sur l’asphalte heureusement. Un homme explique, agitant ses mains, quand j’étais petit il n’y avait que des maisons unifamiliales ici. Dans la vitrine de l’épicerie sont empilées à intervalles réguliers des boîtes de Nesquick et de Capri-sonne. Je piétine une carte à jouer, me penche pour la ramasser, un type étrange me court après pour me demander ce que c’est, je lui tends mon butin et il dit ah, Joker ! J’arrive au lieu de rendez-vous, cesse alors de noter et m’amuser des épisodes qui se jouent encore par centaines autour de notre table de déjeuner. Elle me fait la blague que je pensais lui faire, nous avons trois ans à recouvrer. Je reprends dans le détail et m’enflammant comme si elles venaient juste de m’arriver des histoires de périples et d’amour depuis bien longtemps achevées.

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