Le blog de Victoire


4/12/'16

rose individuelle

Nous pensons qu’il ne fait jamais nuit dans nos quartiers et nous avons raison. Les redifs radio plantées dans les amplis des différents night shop se font gentiment lutte. Les lampadaires battent les ombres. Les buildings gobent la lune. Parfois quand même on l’aperçoit dans un carrefour et on félicite à voix haute l’arrondi de son croissant. Il ne fait pas nuit. Pas le silence quiet, pas la délicate obscurcie, pas les paupières barrées – cils du haut et cils du bas ne formant qu’une rangée de cils – pas de hibou, pas non plus de feulement ou alors si peu.
Minuit passé, vendredi, il ne fait pas nuit je ne vois pas pourquoi je m’empêcherais de marcher dans le froid. Derrière moi, des pas. Qui me rassurent d’abord, nous sommes au moins deux. Les pas traînent les pieds. Traînent toujours les pieds mais accélèrent. Moi aussi, d’une façon que j’espère plus subtile que lui, puis j’oblique lentement pour frôler les façades. La manche de droite se met à boulocher et je fais bouillie, sous mon bras gauche, du contenu de mon sac. Les pas sont à ma hauteur, à ma vitesse aussi, on n’entend plus qu’une paire de jambes. Il sent l’alcool, il parle ma langue faite sienne, je ne comprends pas très bien. Il y a des roses dans ses mains. Il me dit c’est la nuit tu ne devrais pas être ici la nuit. Je souris, je dis : tu me protèges alors, d’accord ? Si tu dis non, j’ajoute, si tu dis non : je crie ! Il rit. Je demande alors bon, elles sont pour qui ces fleurs ? Pour toi bien sûr, il me les tend. Il rentre dans un night shop et moi j’avance décortiquant mon butin, rassemble en un bouquet les invendues de la soirée, emballées individuellement.

Partager sur Facebook, Twitter & catégorie(s) : Non classé

0

16/11/'16

jaune

Je ne veux pas être à côté de lui. Je ne veux pas qu’il me touche l’épaule avec ses paumes jaunes. Je ne veux pas qu’il tente de défaire le nœud du muscle en me massant l’épaule au travers de mon pull avec son pouce jaune. Mais autour est aussi jaune que lui. L’atmosphère, je veux dire, la texture de l’air. La lune est jaune qui crache son faisceau, qui déverse en larges flots sa couleur sur la forêt dans laquelle nous nous trouvons, nous aussi. Je suis jaune. Ainsi, puisque nous sommes à présent de la même teinte, pas d’or, cette teinte, pas lumineuse mais d’un jaune blafard, lunaire enfin, il me touche déjà même à se tenir à trente centimètres de moi. Nous faisons partie d’un tout. Lui, moi, la forêt aussi. Nous nous touchons l’un et l’autre, nous nous absorbons. La forêt aussi. Tous, nous sommes jaunes. La forêt, en vie avant nous déjà, avant tout ça, devient vivante comme nous humains. Il s’agit, m’explique-t-il calmement, de notre influence jaune sur la forêt. Les branches au-dessus de nos têtes s’ébrouent, se secouent, comme nous faisons nous, humains, quand on se pince le doigt, comme nous faisons nous pour évacuer la douleur, à produire du vent pour rien avec nos mains. Les arbres abattus ont les racines apparentes à travers la terre, ces souches sont des pieds coupés qui orteil après orteil se désembourbent, se désolidarisent du lichen et viennent nous cerner, lentement, un pas après l’autre. Des petites mottes de terre jaune bondissent sur leur passage. Arrivent alors des loups jaunes aux yeux jaunes. La couleur va mieux à leur pelage qu’à nos feuillages et qu’à notre peau. De toute façon les loups ont toujours raison. J’ai peur. J’ai peur et je me contracte, je me serre contre moi-même pour me faire plus étroite, les bras le long du corps et les épaules aux joues.

Partager sur Facebook, Twitter & catégorie(s) : Non classé

0

27/10/'16

le plongeon

Un souvenir : j’ai six ans à la piscine publique. J’ai six ans à la piscine publique et je ne suis pas la seule ; nous sommes une dizaine du même âge ou à peu près, agglutinés grelottants les uns contre les autres, bras autour de nos tailles, peaux hérissées, duvets des cuisses plaqués peignés par l’eau chlorée. Il y a cet écho tonitruant : dans ce genre d’endroit un cri d’enfant en vaut cent. Il y a cette odeur caractéristique, celle qui jaillit d’emblée au visage quand on ouvre le tiroir des costumes de bain, une odeur dégueulasse de polyamide et d’élasthanne qui sent, quand même, délicieusement les vacances à la plage. Je porte un maillot rouge Speedo, celui sur lequel je lorgnais depuis longtemps, avec une ouverture ronde dans le dos. Comme les autres, j’ai sur le crâne un bonnet en silicone trop serré, estampillé du logo de mon école primaire, qui me laisse sur le front une trace horizontale et me donne des maux de tête. Des gouttes perlent à mon menton, constellent d’ailleurs mon visage en entier, mon nez coule et on n’y voit que du feu. J’ai dans la bouche le goût du chlore et celui, salé, de la morve et des larmes. Des larmes parce que j’ai une peur panique d’y aller, parce que c’est aujourd’hui, c’était prévu dans le journal de classe, noté et j’ai eu largement le temps d’anticiper, qu’on va devoir apprendre à plonger. On se dispose en rang d’oignon autour du maître nageur qui donne l’exemple, les autres sont enthousiastes et s’y jettent les uns après les autres, un élève aux dix secondes il me semble, presque de la natation synchronisée. Moi je reste en retrait, grelottant toujours, j’espère y échapper. Jusqu’à ce que deux yeux sévères, puis huit autres moins grands et plus moqueurs, pointent sur moi. Et alors, Victoire, et toi ? Avec un prénom pareilje serre poings et mâchoires à m’en faire péter les ongles et les dents, pas la première ni la dernière fois qu’on me la fait – tu ne vas pas me dire que, allez, arrête tes simagrées. Si j’y vais, j’en suis certaine, je vais m’écraser contre le fond et ma colonne vertébrale va se craqueler tout du long. Je me mets à sangloter, et je sais déjà que mon regard de cocker ferait fondre un glacier millénaire ; j’y échappe pour cette fois-là. La semaine suivante – même jour, même décor, même carrelage glissant, même température inadaptée, même activité postposée et sur le sol mêmes objets gluants non identifiés – nous y revoilà et cette fois je n’y couperai pas. Le maître mime à nouveau, je me mets en position. Je m’accroche de toutes mes forces avec mes serres d’oisillon agrippées au bord comme à une branche.

Comme il a dit, donc : bras le long des oreilles, mains jointes pointée en flèche vers le ciel. On dirait que toute la scène s’est mise en suspens, même le brouhaha, ils ont tous les bras croisés et la bouche cousue, ils ne regardent que moi.

 

Allez : un, deux, trois.

 

La sensation m’est aussi désagréable que je l’imaginais, j’ai oublié de souffler avec mon nez et l’eau chlorée me noie le cerveau. J’ai les yeux grands ouverts, ça pique, les lignes droites du fond bleu clair ondulent comme des vers de terre. Au son d’abord, silence soudain, assourdissant et au regard du monde extérieur : contraste saisissant. Musique indescriptible des restes d’oxygène et des battements tamisés par l’eau de douzaines de membres, bras et jambes. Je n’ai pas atteint le fond, pas même de moitié, je suis soulagée, j’entame la remontée. J’ai toujours les yeux ouverts. Je distingue d’abord de très loin, floutées, dansantes, des silhouettes à la surface. J’entends d’abord d’au moins aussi loin un son unique et commun, un cri uniforme, d’une seule tonalité. Les visages de mes camarades penchés sur le bassin se précisent. Plus je me rapproche, plus il me semble que les choses se passent au ralenti. La surface enfin, l’air en plein dans ma gorge, moi je tousse et tout le monde applaudit.

 

Partager sur Facebook, Twitter & catégorie(s) : Non classé

0

11/10/'16

10 octobre ’16

Dans la rubrique sensations perdues du journal « hanté », hebdomadaire surréaliste de 1962, on pouvait lire ceci :

 

« On recherche une jeune fille d’origine asiatique, le crâne habillé d’un casque de moto blanc, une veste d’écolière bleu marine, à large col. Elle a le petit nez retroussé d’une musaraigne, le reste, on ne saurait trop vous dire : elle ne nous est apparue qu’à l’envers de vitres, le visage de profil, les deux paumes posées à plat sur le verre suintant ; rien n’explique pourtant que le verre ne se mouille de la sorte, c’est comme si sortaient de son petit nez de musaraigne et de ses lèvres à peine entrouvertes suffisamment de tiédeur et d’humidité pour embuer toutes surfaces transparentes desquelles elle se rapproche.

Elle a posé les mains trois fois, trois jours différents à trois heures distinctes, sur les fenêtres de notre wagon de métro ou de notre autobus montréalais. Beaubien, Joliette, Berri-UQAM. Merci de nous contacter si cette jeune fille d’origine asiatique pose les paumes sur vos fenêtres de passage. »

 

Je mouille ou je brûle tout ce que je touche, ça dépend de la chose ou de la personne qui m’est proche. Lorsque c’est un être humain qui avance à moins d’un mètre de moi, très vite il se désagrège et aussi vite, je risque de le tuer. Je repars en courant. C’est pour épargner les oiseaux que je porte un casque de moto. A mon contact le métal chauffe à blanc, le papier s’imbibe jusqu’au translucide, le plastique fond et les animaux cuisent et perdent poils, littéralement. C’est comme si je me devais malgré moi de voir au travers des choses et des gens.

Il n’y a que les vitres qui me résistent, toutes transparentes qu’elles sont déjà, alors parfois je m’appuie sur les fenêtres, dans le bref intervalle de quai bien vide, quatre secondes entre la montée de tout le monde dans la rame et le départ du métro. Je pose mes paumes à plat comme ça, on me regarde faire. Ça me console. Avec les fenêtres je ne risque rien et les fenêtres ne risquent rien avec moi.

 

Je ne suis pas certaine d’être née ; je n’ai ni passeport, ni date, ni parents, ni mémoire pour témoigner. Il me semble avoir toujours été cette adulte casquée qui s’en va en courant. Je ne dois ni manger, ni dormir, ni jamais m’abriter. C’est errer. Tout ce que sais faire, tout ce que je dois faire c’est errer.

 

Tu fais quoi, on me demande parfois du quai d’en face quand le métro s’en va. De mon côté de la station je me contente de regarder droit dans l’autre, sans rien dire ni sourire. Quelque part j’espère toujours un peu qu’il insiste, même si, intrigué sans doute, l’autre dirait j’arrive ! et enjamberait les rails pour me retrouver et alors, alors je ne pourrai pas faire autrement que de le tuer. Mais de regarder droit l’autre, j’ai remarqué, le fait immédiatement se rétracter.

 

S’il pouvait y avoir une notice, ça m’arrangerait. Une appellation en latin à la maladie que j’ai. Avec d’autres comme moi on pourrait se reconnaître, se rejoindre, faire une communauté de casqués. Puis voir l’effet que l’on se fait l’un sur l’autre. Trouver des solutions. Etre officialisés par l’Etat. Avoir des recoins de ville et des transports spécialement aménagés. Ne plus devoir se cacher, n’être plus effrayants. Etre autres gens que des meurtriers innocents.

 

fullsizerender

Partager sur Facebook, Twitter & catégorie(s) : Non classé

0

7/10/'16

P.A.R.T.S.

000011 dscf9465
dscf9500dscf9482-1

Partager sur Facebook, Twitter & catégorie(s) : Non classé

0