Le blog de Victoire


14/01/'17

des corps

Je veux dire, regardez-les

à marcher dans l’un dans l’autre, d’un même pas du même rythme. Dans le métro et la rue sales, dans la forêt et

entre les étals. Quand ils ne parlent pas, c’est souvent, ils causent par petites pressions dans leurs mains jointes.

Se serrent les doigts sans planter les ongles.

Et se mordent sans sortir les crocs.

Peut-être dépassent-ils une dame âgée qui clopine à leurs côtés. Peut-être la nuit tombe-t-elle à seize heures. Peut-être un gamin hurle-t-il dans la rame sans discontinuer. Peut-être fait-il froid dans la chambre. Peut-être la boulangerie est-elle justement fermée. Peut-être la couverture est-elle rêche. Peut-être les horaires ne sont-ils pas respectés. Peut-être grêle-t-il et sont-ils trempés. Peut-être l’appartement est-il occupé. Peut-être la machine a-t-elle avalé la monnaie. Peut-être les portes sont-elles fermées. Peut-être n’avaient-ils rien préparé. Peut-être finit-il par neiger.

Tout ça dehors c’est du décor.

Pas qu’ils n’entendent pas, regardez-les comme ils dressent les oreilles. Regardez-les comme ils vous regardent.

C’est autrement, vous demandez

quel âge ont-ils bon sang.

Impossible à dire, vraiment.

Leurs corps : des corps. Aussi du décor.

Il va falloir se rendre au-dedans. Ecoutez : se rendre, s’en remettre au dedans.

 

(ce texte a commencé dans mon sommeil enregistré la nuit dernière vers les quatre heures du matin)

 

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2/01/'17

guidés par la lyre

Ici s’entame le nouvel an, un froid vif comme dans vivant, les pommettes aux couleurs de nos bouches, du même pourpre exactement. Devant la mer nous fermons les yeux pour les voeux, faisons craquer les os de coquillages grands comme nos mains. Notre hôte nous souhaite ce que l’on peut souhaiter de meilleur. Notre hôte s’appelle Eurydice, comme sa fille, Eurydice, comme sa mère, sa grand-mère, son arrière grand-mère Eurydice aussi. Je me dis c’est là une fantastique courbette aux Enfers, je me dis elles sont les plus rusées, je me dis retourne-toi tu peux Eurydice sera encore là si tu veux. Sur la route pour rentrer les forêts et les champs ne sont pas enneigés, pas verglacés non plus, juste saupoudrés, il précise, comme un petit gâteau.

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25/12/'16

Elle demande pourquoi la ville, y rester enfin pourquoi, je cherche un exemple et l’exemple n’est pas bien loin. Vendredi vingt-trois décembre, veille de veille de, des gants de laine sur le volant, au coude-à-coude avec les autres de la ville. Tourner, tourner, chercher, chercher, rouler très lentement. Je vois dans mon rétroviseur quelqu’un qui court après moi me faisant des grands signes, je m’arrête au croisement, fais descendre la vitre de gauche. Le garçon appuie ses coudes sur la porte, il dit je suis garé là à un kilomètre, la rue est gratuite et je m’en vais, je dis montez. Je regarde droit et lui pose des questions entre ses indications. En un kilomètre j’apprends qu’il est un numismate de la rue du midi, j’apprends ce qu’est un numismate aussi, j’apprends qu’il a repris l’affaire de son grand-père mourant qui sans ça serait mort bien avant, j’apprends que les gens ne collectionnent plus rien et que pour compenser dès lors il est graphiste aussi et puis sorteur de boîte de nuit. Il sent la fatigue et le musc, je devine qu’il a à peu près mon âge, je repère que ses yeux sont bleus mais il descend et j’ai déjà oublié son visage. Joyeux Noël dites, il ajoute claquant la porte. Moi je fais marche arrière et je me souviens pourquoi la ville.

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4/12/'16

rose individuelle

Nous pensons qu’il ne fait jamais nuit dans nos quartiers et nous avons raison. Les redifs radio plantées dans les amplis des différents night shop se font gentiment lutte. Les lampadaires battent les ombres. Les buildings gobent la lune. Parfois quand même on l’aperçoit dans un carrefour et on félicite à voix haute l’arrondi de son croissant. Il ne fait pas nuit. Pas le silence quiet, pas la délicate obscurcie, pas les paupières barrées – cils du haut et cils du bas ne formant qu’une rangée de cils – pas de hibou, pas non plus de feulement ou alors si peu.
Minuit passé, vendredi, il ne fait pas nuit je ne vois pas pourquoi je m’empêcherais de marcher dans le froid. Derrière moi, des pas. Qui me rassurent d’abord, nous sommes au moins deux. Les pas traînent les pieds. Traînent toujours les pieds mais accélèrent. Moi aussi, d’une façon que j’espère plus subtile que lui, puis j’oblique lentement pour frôler les façades. La manche de droite se met à boulocher et je fais bouillie, sous mon bras gauche, du contenu de mon sac. Les pas sont à ma hauteur, à ma vitesse aussi, on n’entend plus qu’une paire de jambes. Il sent l’alcool, il parle ma langue faite sienne, je ne comprends pas très bien. Il y a des roses dans ses mains. Il me dit c’est la nuit tu ne devrais pas être ici la nuit. Je souris, je dis : tu me protèges alors, d’accord ? Si tu dis non, j’ajoute, si tu dis non : je crie ! Il rit. Je demande alors bon, elles sont pour qui ces fleurs ? Pour toi bien sûr, il me les tend. Il rentre dans un night shop et moi j’avance décortiquant mon butin, rassemble en un bouquet les invendues de la soirée, emballées individuellement.

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16/11/'16

jaune

Je ne veux pas être à côté de lui. Je ne veux pas qu’il me touche l’épaule avec ses paumes jaunes. Je ne veux pas qu’il tente de défaire le nœud du muscle en me massant l’épaule au travers de mon pull avec son pouce jaune. Mais autour est aussi jaune que lui. L’atmosphère, je veux dire, la texture de l’air. La lune est jaune qui crache son faisceau, qui déverse en larges flots sa couleur sur la forêt dans laquelle nous nous trouvons, nous aussi. Je suis jaune. Ainsi, puisque nous sommes à présent de la même teinte, pas d’or, cette teinte, pas lumineuse mais d’un jaune blafard, lunaire enfin, il me touche déjà même à se tenir à trente centimètres de moi. Nous faisons partie d’un tout. Lui, moi, la forêt aussi. Nous nous touchons l’un et l’autre, nous nous absorbons. La forêt aussi. Tous, nous sommes jaunes. La forêt, en vie avant nous déjà, avant tout ça, devient vivante comme nous humains. Il s’agit, m’explique-t-il calmement, de notre influence jaune sur la forêt. Les branches au-dessus de nos têtes s’ébrouent, se secouent, comme nous faisons nous, humains, quand on se pince le doigt, comme nous faisons nous pour évacuer la douleur, à produire du vent pour rien avec nos mains. Les arbres abattus ont les racines apparentes à travers la terre, ces souches sont des pieds coupés qui orteil après orteil se désembourbent, se désolidarisent du lichen et viennent nous cerner, lentement, un pas après l’autre. Des petites mottes de terre jaune bondissent sur leur passage. Arrivent alors des loups jaunes aux yeux jaunes. La couleur va mieux à leur pelage qu’à nos feuillages et qu’à notre peau. De toute façon les loups ont toujours raison. J’ai peur. J’ai peur et je me contracte, je me serre contre moi-même pour me faire plus étroite, les bras le long du corps et les épaules aux joues.

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