Le blog de Victoire


27/12/'17

au suivant

Nous avons ce calendrier accroché à la porte du frigo.

Un calendrier avec des pages qui volettent à chaque volonté d’attraper une denrée, faisant défiler les mois dans l’ordre ou à rebours. Rappelant tout ce qui attend mais surtout ce qui déjà, enfin, est passé, est conclu. Je dis enfin parce que j’applique, chaque soir, un rituel dont je tire une jouissance presque inquiétante : j’attrape un stylo et je raye, maladroitement, la case du jour terminé. La ligne que j’y trace n’est pas droite, elle a l’air d’hésiter à rejoindre le coin opposé à celui d’où elle s’en est allée, puis y parvient, enfin, oui, débordant même, souvent, de la case attitrée. Toujours je recapuchonne le stylo avec satisfaction, et ce vague sourire duquel seul mon frigo pourrait témoigner.

D’où me vient-il, ce soulagement d’un nouveau jour blanc passé au noir ? De quoi, de qui ai-je l’impression de m’éloigner, ou de me rapprocher ?

La survivance, je me dis. Encore un jour qui n’aura pas eu ma peau (ou alors pas tout à fait, pas entièrement). Encore un jour où cette façon involontaire de vivre et de voir au millimètre aura eu raison sans avoir eu raison de moi.

Un jour de gagné sur cette interminable guerre à crier l’innocence, son innocence à soi, à ceux qui – pourtant on y croyait –  savaient. Mais ne savent plus, ou n’ont jamais su. Et l’innocence des autres, un jour à la crier aussi.  Un jour à survivre aux départs et même, je le dis franchement, à certaines arrivées. Encore un jour de gagné à danser comme des sioux autour de la table à manger. Ou alors un jour de plus à se délester goutte à goutte – ploc, ploc, ploc – de ce qui charge sur et contre soi. Un jour à élever la hauteur supposée de quand on se positionne sur la pointe des pieds. Un jour de rayé et au suivant, allez.

 

 

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18/12/'17

dans le bus vingt-neuf

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18/11/'17

quelque part nous nous connaissons

Dans le bus vingt-neuf, depuis plusieurs fois, la même fille qui embarque au même arrêt que moi. Il y a cette transparence déchirante sous sa peau tapissée de trois ou quatre couches de poudre. Elle ne sourit pas, jamais, se tient raidie. Toujours debout, même quand elle est assise. Une ligne bien droite, du bas du haut jusqu’au sommet du crâne, un pieu métallique qu’elle cache sous son tricot pâle. Ses jambes aussi sont des tréteaux. Son sac à main, noir, verni, petit, tout serré contre son flanc, ne doit contenir que de quoi restaurer son masque. Elle a l’oeil noir. Environ seize ans de regard fixe. Elle a la bouche pleine et légèrement luisante, qui reflète les étapes de notre trajet commun. Elle a le cheveu si fin, si rigoureusement lissé qu’on voudrait le toucher ; on s’en prévient. Si on s’y laissait aller, j’en suis sûre, on se le garderait éternellement dans la main, et éteint. Je voudrais la saluer, lui dire que quelque part, nous nous connaissons, « quelque part, voyons, ici, nous nous connaissons ». Mais je crois qu’elle se fissurerait.

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21/10/'17

61

Dans le bus soixante-et-un,
un vieil homme et une vieille dame sont assis côte à côte,
mêmes cheveux argentés,
mêmes béquilles argentées,
lui commente le paysage en détails, 
les traductions flamandes des noms de stations,
il rit parfois,
elle ne dit rien,
toujours rien,
puis se lève et s’en va s’asseoir
plus loin,
encore plus loin,
dernière rangée,
je suis dévastée je me dis,
je pensais qu’ils étaient deux,
le bus s’arrête,
la femme descend,
puis l’homme descend,
je les regarde marcher côte à côte,
je suis dévastée
de me dire,
qu’ils étaient deux.

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5/10/'17

en commun

Dans le bus vingt-neuf, un père debout tenait sa fille debout non pas par sa petite main, non pas par le col, mais par le berlingot de jus de fruits auquel elle était pleinement arrimée.

Dans le métro ligne six, un homme à béret et carré fleuri (qui lisait Tolstoï) s’excusait auprès de la dame à ses côtés d’occuper bien malgré lui un siège et quart.

Une trottinette quatre roues, laissée libre par son propriétaire, profitait de l’inclinaison des chaussées pour faire des allers-retours dans le couloir central du bus vingt-neuf.

Dans le bus vingt-neuf, une dame sans enfant tenait dans sa main droite, serrée à s’en cailler le sang, une petite poupée. Le nombre d’histoire qu’on peut faire avec ça.

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