Le blog de Victoire


8/06/'19

une excroissance

Les moments que je préfère sont ceux tout aux bordures de nos journées ; les soirs, évidemment, quand tu discutes avec ton père et que tu réponds à ses questions par une sorte de morse dispensé en petits coups. Mais les matins, surtout, quand la nuit semble m’avoir lavé le ventre de tout ce qui ne te concerne pas, quand je me réveille et te retrouve toujours au même endroit : enroulé sur toi-même tout en bas de ton espace à toi. Tu es comme bien installé sur mon bassin et te fiches de t’étendre de tout ton long ; ton corps crée une excroissance à un endroit très précis du mien, une irrégularité qui effraierait le commun. Et qui me fascine, moi. Je te réveille doucement rien qu’à la chaleur de ma main, et quand je te sens remuer je m’amuse à te faire voyager. Tu suis ma main d’un bout à l’autre de mon ventre. Tu t’étends, sans doute. L’excroissance s’étend jusqu’à disparaître, ou presque, je regarde mes doigts posés à plat qui s’arquent soudain et ma paume qui devient ronde de toi à chaque nouvel endroit.

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12/05/'19

ce sont toujours tes mains

C’était dans un dehors japonais où nous venions juste d’arriver, j’étais allongée sur un banc, la tête reposée sur ses genoux. Je m’assoupissais plissant les yeux de ce que le soleil soit si haut et qu’il fut encore si nuit dans ma peau. J’avais la main gauche négligée sur le ventre pour ne pas la laisser pendre dans le vide, quand j’ai subitement rouvert les deux yeux.

J’ai dit il vient de bouger. Fort !

Dix jours ont passé depuis et je deviens doucement savante de tes danses. Quand je m’allonge je sais que j’horizontalise tes murs et j’ai rendez-vous, à chaque fois, avec toi ; il faut que tu te tournes et te retournes, que tu te niches à nouveau. Je devine l’endroit précis où tu te trouves et t’envoie des signaux auxquels tu réponds, souvent. J’imagine ta très petite main ouverte à plat au centre de la mienne, je ne visualise jamais tes poings : ce sont toujours tes mains.

Ici des mouches assoiffées viennent nous boire dans les rétines et des chenilles pendent aux branches par des fils invisibles. Je t’écris d’une île sacrée où l’on ne peut ni naître, ni mourir, ni déraciner les arbres. Et où la mer embaume l’air jusque dans nos lits.

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6/04/'19

le feu au ventre

De t’abriter m’enlève, on dirait, toute capacité d’imperméabilité. Déjà la couche n’était pas bien épaisse, on pouvait deviner mes nerfs au travers de ma peau, déjà on pouvait voir par transparence mes vraies humeurs derrière le très fin masque arboré, mais aujourd’hui, te servant d’abri, je suis comme fondue avec le monde, étroitement collée, le nez dans la terre et des arbres me poussant au travers.

Je prends chaque mouvement frontalement.

C’est d’être devenue maison, que chaque chute devienne sérieuse puisqu’elle risque de t’atteindre, que la lumière te parvienne par rayons atténués et roses, que chaque bruit te fasse bondir aussi.

 

Je sursaute quand on me bouscule et dépose ma main là où tu te trouves. J’ai encore la paume plus grande que toi. J’ai la possibilité de tirer un grand rideau chaud sur ton corps en entier. Je te dis que tout va, que tout ira, que tu peux reprendre ta danse, ta nage, ton sommeil. Plus tard la même paume pour couvrir tes paupières seulement. Pendant que tu te rendors, je veille. À force d’aguets, des oreilles dressées me sont poussées par-dessus les miennes, de lynx, pointues et hautes.

 

Chaque seconde m’est plus aigüe, j’ai perpétuellement le dos rond.

Je me demande : est-ce que tu sens ce que je sens ? Es-tu poreux de ce que je sois poreuse, t’ennuies-tu toi aussi quand on s’ennuie près de moi, sens-tu comme moi la colère poindre quand on s’énerve à nos côtés, et l’excitation, et l’exaltation, et le froid, as-tu froid quand j’ai froid ?

 

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2/11/'18

Jordanie

D’un pays aux montagnes baveuses, dégoulinantes comme de cire séchée ou alors dentelées, informes et hautes aux flancs dorés, aux parois comme des peaux, avec des stries, des rides et des pans rougissants. D’un pays au vent permanent, qui fait se hérisser chaque poil et fait petits paquets des cheveux fins, d’un pays au parfum beige, à l’odeur de lait et de sable chauds. D’un pays aux chats et aux chiens blonds, queues raccourcies ou tirebouchonnées, qui se jettent sous les roues des voyageurs qui eux vont droit, sans slalomer, jamais. D’un pays aux chèvres dans les arbres et aux déchets jetés par les fenêtres dans un désert qui semble tout permettre parce qu’il est grand, qu’il est encore un peu grand. D’un pays aux quatre ou cinq routes seulement, aux noms de destinations tant imprécises qu’infinies, desert highway, jordan valley highway, dead sea highway. D’un pays à la sauge et au romarin à boire et à manger, aux étoiles filantes à dix-sept heures comme le cortège d’un drap tiré franchement sur le jour. D’un pays au sel concentré dans une eau rare dans laquelle, lorsqu’on y entre, tout ce qui était lourd devient léger, tout ce qui était blessé se met à crier. D’un pays au oud et au chant, où chacun chante qu’importe la voix, qu’importe son timbre ou sa valeur innée du moment qu’elle puisse fluctuer, d’un pays où l’harmonie revient à chacun, où any voice will be okay.

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22/06/'18

événements du solstice

21.06

Hier c’était l’été, aujourd’hui non. Comme j’ai pour principe intraitable de porter chaque tenue deux jours à la suite, j’étais aujourd’hui en petite robe d’hier. Un peu nue. Le froid a brodé sur la peau de mes cuisses ce que l’on sait qu’il brode. J’ai roulé grand mes bras autour de moi, j’ai pensé : le froid me voit.

22.06

Aujourd’hui, pour la première fois, on m’a offert du pain. Pas comme on en partage à table ; du pain à ramener, que j’ai pu choisir, modelé comme un corps, découpé et emballé dans du papier beige. À manger seule, plus tard. Le boulanger sans nom chez qui elle m’a emmenée avait les mains toutes blanches de farine. Comme il faisait chaud, qu’il doit remuer beaucoup, fréquenter les fours et s’éponger le visage avec doigts, il avait aussi de la farine sur les joues, dans les cheveux, sur le front, sur le nez. J’ai deviné la monnaie elle aussi jonchée, celle qu’il lui a tendue et qu’elle a rangée dans son porte-monnaie, blanchissant les autres pièces qu’elle tendra plus tard à d’autres marchands, étirant quelques millilitres de son parfum chaud dans d’autres mains, puis d’autres mains encore. J’ai trouvé ça bien.

 

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